{"id":137,"date":"2017-06-02T14:01:25","date_gmt":"2017-06-02T18:01:25","guid":{"rendered":"https:\/\/carleton.ca\/essaislinguistiques\/?page_id=137"},"modified":"2017-06-02T16:29:23","modified_gmt":"2017-06-02T20:29:23","slug":"lavalasse-creolite-et-brouillard-diglottique-les-dechoucailles-des-eloges","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/carleton.ca\/essaislinguistiques\/lavalasse-creolite-et-brouillard-diglottique-les-dechoucailles-des-eloges\/","title":{"rendered":"L&#8217;avalasse Cr\u00e9olit\u00e9 Et Brouillard Diglottique: Les D\u00e9choucailles Des \u00c9loges"},"content":{"rendered":"<p>L&#8217;AVALASSE CR\u00c9OLIT\u00c9 ET BROUILLARD DIGLOTTIQUE:<\/p>\n<p>LES D\u00c9CHOUCAILLES DES \u00c9LOGES<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a><\/p>\n<p><\/p>\n<p>Robert Fournier<\/p>\n<p>Universit\u00e9 Carleton<\/p>\n<p><\/p>\n<p><\/p>\n<p>Dans une brochure touristique vantant comme il se doit les beaut\u00e9s de &#8220;ce coin de France Tropicale&#8221;, distribu\u00e9e par l&#8217;Office D\u00e9partemental du Tourisme de la Martinique aux congressistes venus \u00e9changer sur les \u00e9tudes francophones dans le monde (CIEF 1990), on pouvait lire \u00e0 la page 3 &#8220;Informations g\u00e9n\u00e9rales&#8221; sous la rubrique <em>Langue<\/em>,<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Le fran\u00e7ais est parl\u00e9 et compris par toute la population mais on y entend beaucoup ce <em>rapide patois cr\u00e9ole<\/em> qui comporte autant de <em>mimiques<\/em> que de <em>mots emprunt\u00e9s au fran\u00e7ais, \u00e0 l&#8217;anglais, \u00e0 l&#8217;espagnol et parfois influenc\u00e9 par les langues africaines<\/em>. Bien entendu <em>l&#8217;anglais est g\u00e9n\u00e9ralement compris<\/em> [c&#8217;est moi qui souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Le contenu de ce passage, tr\u00e8s commode pour d\u00e9marrer un s\u00e9minaire de <em>Langue et Soci\u00e9t\u00e9<\/em> au cours duquel on souhaite d\u00e9chouquer quelques vieux mythes et pr\u00e9jug\u00e9s tenaces entretenus sur la dynamique des langues notamment cr\u00e9oles, et des gens qui les causent, est parfaitement d\u00e9risoire au plan sociolinguistique. Les auteurs de cette brochure dat\u00e9e d&#8217;ao\u00fbt 1989 venaient-ils eux aussi d&#8217;\u00eatre atteints de <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em>? En effet, cette ann\u00e9e m\u00eame paraissait <em>\u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9 <\/em>de Bernab\u00e9, Chamoiseau &amp; Confiant, manifeste \u00e0 fort succ\u00e8s publi\u00e9 une premi\u00e8re fois en 1989, traduit en anglais en 1990 (Callaloo no 13), puis diffus\u00e9 \u00e0 nouveau cette fois en \u00e9dition bilingue (fran\u00e7ais-anglais) en 1993. Difficile de passer inaper\u00e7u!<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> Depuis, l&#8217;ouvrage et son concept-cl\u00e9, la <em>cr\u00e9olit\u00e9,<\/em> ont \u00e9t\u00e9 largement pr\u00e9sent\u00e9s, comment\u00e9s, discut\u00e9s et critiqu\u00e9s.<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a><\/p>\n<p><\/p>\n<p>La cr\u00e9olit\u00e9 n&#8217;est pas monolingue, affirment les auteurs. Elle n&#8217;est pas non plus d&#8217;un multilinguisme \u00e0 compartiments \u00e9tanches. Son domaine c&#8217;est le langage. Son app\u00e9tit: toutes les langues du monde (48).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>\u00c9tait-ce peut-\u00eatre \u00e0 cela que songeait l&#8217;Office D\u00e9partemental du Tourisme? Cela me rappelait \u00e9galement Pompilus (1973), de qui on pouvait lire dans l&#8217;introduction \u00e0 sa <em>Contribution \u00e0 l&#8217;\u00e9tude compar\u00e9e du cr\u00e9ole et du fran\u00e7ais \u00e0 partir du cr\u00e9ole ha\u00eftien<\/em>,<\/p>\n<p><\/p>\n<p>La liste de nos mots cr\u00e9oles est celle que nous avons \u00e9tablie dans notre th\u00e8se compl\u00e9mentaire: Lexique du<em> patois cr\u00e9ole<\/em> d&#8217;Ha\u00efti (1961) d&#8217;apr\u00e8s nos enqu\u00eates et notre connaissance de cet <em>idiome<\/em>, notre <em>langue<\/em> maternelle [c&#8217;est moi qui souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Des flous terminologiques de ce genre et des clich\u00e9s ou des envol\u00e9es st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es sur la langue, on a l&#8217;habitude d&#8217;en trouver dans des textes &#8220;na\u00effs&#8221; mais leur pr\u00e9sence dans des \u00e9crits \u00e0 caract\u00e8re scientifique, semi-scientifique ou disons plus savant, laisse toujours le lecteur averti un peu \u00e9tourdi. Le but de cet article n&#8217;est pas d&#8217;en dresser l&#8217;inventaire; d&#8217;autres l&#8217;ont fait d\u00e9j\u00e0 me semble-t-il \u00e0 diverses occasions.<\/p>\n<p>Je voudrais cependant m&#8217;arr\u00eater sur deux concepts importants, <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> et <em>cr\u00e9olisation<\/em>, qui ont connu ces derni\u00e8res ann\u00e9es une vogue remarquable dans le monde culturel et litt\u00e9raire franco-cr\u00e9olophone am\u00e9ricain. Mon intention est de faire le compte rendu et l&#8217;analyse du contenu et de l&#8217;usage de ces deux concepts, en examinant le point de vue de langagiers, c&#8217;est-\u00e0-dire de gens qui font m\u00e9tier de langue et qui r\u00e9fl\u00e9chissent sur celle-ci non pas \u00e0 la mani\u00e8re de linguistes mais \u00e0 la mani\u00e8re d&#8217;\u00e9crivains, d&#8217;essayistes, ou de po\u00e9ticiens. Je mettrai le moment venu ces deux concepts en relation avec un troisi\u00e8me plus largement connu et combien tenace, la <em>diglossie<\/em>. J&#8217;ai choisi comme corpus quatre textes repr\u00e9sentatifs de cette r\u00e9flexion r\u00e9dig\u00e9s par des langagiers &#8220;du milieu&#8221;. Il en existe d&#8217;autres certes, mais ceux retenus m&#8217;apparaissent donner un point de vue &#8220;engag\u00e9&#8221; sur ces questions de langue et sont au coeur de cette vogue que j&#8217;\u00e9voque ici. Il s&#8217;agit de <em>\u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9<\/em> auquel j&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 fait allusion (dor\u00e9navant BCC), de <em>Po\u00e9tique de la relation<\/em> d&#8217;\u00c9douard Glissant (1990), de <em>Lettres cr\u00e9oles. Trac\u00e9es antillaises et continentales de la litt\u00e9rature 1635-1975<\/em> de Chamoiseau &amp; Confiant (1991), et enfin un article plus r\u00e9cent de Bernab\u00e9 (1993), <em>De la n\u00e9gritude \u00e0 la cr\u00e9olit\u00e9: \u00e9l\u00e9ments pour une approche compar\u00e9e<\/em>.<\/p>\n<p><\/p>\n<p><strong>L&#8217;avalasse cr\u00e9olit\u00e9 &#8230;<\/strong><\/p>\n<p>En pr\u00e9ambule, il est bon de constater, consolons-nous, qu&#8217;il n&#8217;y a pas que les cr\u00e9olistes qui se chamaillent sur le contenu des concepts de <em>cr\u00e9ole<\/em> ou <em>cr\u00e9olisation<\/em>, ou qui revendiquent la paternit\u00e9 de telle ou telle trouvaille. Glissant, dans un entretien pr\u00e9cise<\/p>\n<p><\/p>\n<p>C&#8217;est s\u00fbr que les arguments qu&#8217;on trouve dans l&#8217;<em>\u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9<\/em>, ceux qui sont cit\u00e9s et ceux qui ne le sont pas, proviennent du <em>Discours antillais<\/em> ou de <em>L&#8217;intention po\u00e9tique<\/em> ou m\u00eame de <em>Soleil de la conscience<\/em>, c&#8217;est-\u00e0-dire de mes essais, et les signataires du manifeste leur ont ainsi rendu un hommage direct [mani\u00e8re polie de dire qu&#8217;il a \u00e9t\u00e9 plagi\u00e9? RF]. Mais dans le <em>Discours antillais<\/em> j&#8217;ai beaucoup parl\u00e9 de cr\u00e9olisation, ce qui a donn\u00e9 naissance \u00e0 <em>\u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9<\/em>. Mais pour moi la cr\u00e9olit\u00e9 c&#8217;est une mauvaise interpr\u00e9tation de la cr\u00e9olisation. La cr\u00e9olisation est un mouvement perp\u00e9tuel d&#8217;interp\u00e9n\u00e9trabilit\u00e9 culturelle et linguistique qui fait qu&#8217;on ne d\u00e9bouche pas sur une d\u00e9finition de l&#8217;\u00eatre (Gauvin 1993:20-21).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Parce que, de d\u00e9finition de l&#8217;<em>\u00eatre<\/em>, Glissant n&#8217;en veut pas,<\/p>\n<p><\/p>\n<p>il n&#8217;y a plus que de l&#8217;\u00e9tant c&#8217;est-\u00e0-dire des existences particuli\u00e8res qui correspondent, qui entrent en conflit. (&#8230;) Or, c&#8217;est ce que fait la cr\u00e9olit\u00e9: d\u00e9finir un \u00eatre cr\u00e9ole. C&#8217;est une mani\u00e8re de r\u00e9gression. (&#8230;) Or, la cr\u00e9olit\u00e9, en essayant de d\u00e9finir un \u00eatre cr\u00e9ole, met un terme \u00e0 un processus que je crois infini, qui est le <em>processus de cr\u00e9olisation<\/em>. Et ce processus qui joue dans les Antilles, joue aussi dans le monde entier. <em>Tout le monde se cr\u00e9olise, toutes les cultures se cr\u00e9olisent \u00e0 l&#8217;heure actuelle dans leurs contacts entre elles<\/em> (id. 20) [je souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Et voil\u00e0 que ce concept <em>cr\u00e9olisation<\/em> prend une envol\u00e9e universalisante inattendue. Mais commen\u00e7ons par le d\u00e9but.<\/p>\n<p>Pour BCC, la <em>Cr\u00e9olit\u00e9<\/em> c&#8217;est le fondement m\u00eame de l&#8217;\u00eatre, &#8220;fondement qu&#8217;aujourd&#8217;hui, avec toute la solennit\u00e9 possible&#8221;, ils d\u00e9clarent &#8220;\u00eatre le vecteur esth\u00e9tique majeur de la connaissance de nous-m\u00eames et du monde&#8221; (25). La <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> c&#8217;est une sorte d&#8217;aboutissement du (des) processus de cr\u00e9olisation, mais c&#8217;est aussi chez BCC l&#8217;aboutissement d&#8217;une argumentation qui passe par la mise en parall\u00e8le d&#8217;un autre concept identitaire (\u00e9tait-ce n\u00e9cessaire?) l&#8217;<em>Am\u00e9ricanit\u00e9<\/em><a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> et des processus qui leur sont sous-jacents, la <em>cr\u00e9olisation<\/em> et l&#8217;<em>am\u00e9ricanisation<\/em>. Voyons comment.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Il convient de distinguer Am\u00e9ricanit\u00e9, Antillanit\u00e9 et Cr\u00e9olit\u00e9, concepts qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, pourraient sembler recouvrir les m\u00eames r\u00e9alit\u00e9s. Tout d&#8217;abord, les processus socio-historiques qui ont produit l&#8217;am\u00e9ricanisation ne sont pas de la m\u00eame nature que ceux qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&#8217;oeuvre dans la Cr\u00e9olisation. En effet, l&#8217;am\u00e9ricanisation, et donc le sentiment d&#8217;am\u00e9ricanit\u00e9<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> qui en d\u00e9coule \u00e0 terme, d\u00e9crit l&#8217;adaptation progressive de populations du monde occidental aux r\u00e9alit\u00e9s naturelles du monde qu&#8217;ils baptis\u00e8rent nouveau. Et cela, sans interaction profonde avec d&#8217;autres cultures (&#8230;). <em>L&#8217;Am\u00e9ricanit\u00e9 est donc, pour une large part, une culture \u00e9migr\u00e9e<\/em> [soulign\u00e9 dans le texte], dans un splendide isolement.<\/p>\n<p>Tout autre est le processus de cr\u00e9olisation, qui n&#8217;est pas propre au seul continent am\u00e9ricain (ce n&#8217;est donc pas un concept g\u00e9ographique) et qui d\u00e9signe la mise en contact brutale, sur des territoires soit insulaires, soit enclav\u00e9s (&#8230;) de populations culturellement diff\u00e9rentes (&#8230;). R\u00e9unis en g\u00e9n\u00e9ral au sein d&#8217;une \u00e9conomie plantationnaire, <em>ces populations sont somm\u00e9es d&#8217;inventer de nouveaux sch\u00e8mes culturels permettant d&#8217;\u00e9tablir une relative cohabitation entre elles<\/em> [soulign\u00e9 dans le texte] (&#8230;). La Cr\u00e9olit\u00e9 est donc le fait d&#8217;appartenir \u00e0 une entit\u00e9 humaine originale qui \u00e0 terme se d\u00e9gage de ces processus (29-31).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Ainsi, <em>am\u00e9ricanit\u00e9<\/em> et <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> sont deux concepts identitaires qui d\u00e9coulent de deux processus <em>am\u00e9ricanisation<\/em> et <em>cr\u00e9olisation<\/em> que BCC tiennent \u00e0 distinguer mais qui, quand on les regarde de bien pr\u00e8s, se r\u00e9sument \u00e0 deux traits distinctifs, (1) quant aux populations concern\u00e9es: <em>adaptation progressive<\/em> ou<em> mise en contact brutale<\/em>, et (2) quant au caract\u00e8re universel (cr\u00e9olisation) ou particulier (am\u00e9ricanisation) du processus en cause.<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a> Quant au reste, j&#8217;ose croire que le monde dit &#8220;occidental&#8221; \u00e9tait \u00e0 l&#8217;\u00e9poque aussi diversifi\u00e9 culturellement que le monde africain, et que le caract\u00e8re continental des territoires par opposition au caract\u00e8re insulaire ou enclav\u00e9 ne fait pas la diff\u00e9rence: il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un concept g\u00e9ographique. Curieusement, la cr\u00e9olisation qui ne se veut pas un concept g\u00e9ographique g\u00e9n\u00e8re \u00e0 terme un concept qui, lui, semble \u00eatre territorial. C&#8217;est l&#8217;une des contradictions que l&#8217;on note chez BCC. La <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> est l&#8217;\u00e9quivalent de ce que d&#8217;autres appellent l&#8217;<em>espace cr\u00e9ole<\/em>, espace qui se voudrait en r\u00e9alit\u00e9 davantage mental que g\u00e9ographique. Pourtant, ailleurs, la <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> veut d\u00e9passer sa propre d\u00e9finition et englober l&#8217;<em>am\u00e9ricanit\u00e9<\/em>. Glissant (1990:77) fait r\u00e9f\u00e9rence au <em>territoire de la cr\u00e9olit\u00e9<\/em> de Chamoiseau et Confiant [sic].<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a><\/p>\n<p>La <em>cr\u00e9olisation<\/em> et par cons\u00e9quent la <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> doivent bien \u00eatre autres choses que simplement cela. Mais voil\u00e0 o\u00f9 nous attendaient BCC. Comme la <em>cr\u00e9olisation<\/em> poss\u00e8de ce caract\u00e8re universel et &#8220;n&#8217;est pas propre au seul continent am\u00e9ricain&#8221; (30), et qu&#8217;une <em>mise en contact<\/em> [m\u00eame]<em> brutale<\/em> aboutira t\u00f4t ou tard \u00e0 une <em>adaptation progressive<\/em>,<\/p>\n<p><\/p>\n<p>La Cr\u00e9olit\u00e9 englobe et parach\u00e8ve donc l&#8217;Am\u00e9ricanit\u00e9 puisqu&#8217;elle implique le double processus: <em>d&#8217;adaptation des Europ\u00e9ens, des Africains et des Asiatiques au Nouveau Monde<\/em>; <em>de confrontation culturelle entre ces peuples au sein d&#8217;un m\u00eame espace, aboutissant \u00e0 la cr\u00e9ation d&#8217;une culture syncr\u00e9tique dite cr\u00e9ole<\/em> [soulign\u00e9 dans le texte] (31).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Il ne faudra donc pas s&#8217;\u00e9tonner qu&#8217;il &#8220;n&#8217;existe \u00e9videmment pas une fronti\u00e8re \u00e9tanche entre les zones de cr\u00e9olit\u00e9 et celles d&#8217;am\u00e9ricanit\u00e9&#8221;. \u00c0 preuve, la Louisiane et le Mississippi sont &#8220;en grande partie cr\u00e9oles&#8221; [sic] et il est l\u00e9gitime de penser qu&#8217;un processus de <em>cr\u00e9olisation<\/em> est actuellement \u00e0 l&#8217;oeuvre en Nouvelle-Angleterre [sic], suite \u00e0 la mont\u00e9e vers le Nord des Noirs apr\u00e8s l&#8217;abolition de l&#8217;esclavage et l&#8217;immigration d&#8217;Europ\u00e9ens et d&#8217;Asiatiques au cours du XXe si\u00e8cle (31). Le moins que l&#8217;on puisse dire, c&#8217;est que ce concept de <em>cr\u00e9olisation<\/em> n&#8217;a plus beaucoup d&#8217;avenir en linguistique s&#8217;il continue d&#8217;\u00eatre galvaud\u00e9 de la sorte par les langagiers. Cela fait dr\u00f4lement penser \u00e0 ce qui est advenu du concept de <em>diglossie<\/em>; j&#8217;y reviens plus loin. Chaudenson (1992a:1249) n&#8217;en soup\u00e7onnait probablement pas autant lorsqu&#8217;il signalait les &#8220;manifestes abus du mot \u00abcr\u00e9olisation\u00bb&#8221;. D\u00e9velopp\u00e9 de cette fa\u00e7on, ce concept aura t\u00f4t fait de nous inciter \u00e0 r\u00e9pondre r\u00e9troactivement \u00aboui\u00bb \u00e0 la question <em>Le joual c&#8217;est-tu un cr\u00e9ole?<\/em> pos\u00e9e par Wittmann en 1973.<\/p>\n<p>&#8220;Comment s&#8217;inqui\u00e9ter de la langue cr\u00e9ole sans participer aux questions actuelles de la linguistique?&#8221; se demandent les auteurs (42). Question qui restera sans r\u00e9ponse. Mais justement, qu&#8217;en est-il du <em>cr\u00e9ole<\/em>, \u00e9l\u00e9ment central de la <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em>, et qu&#8217;en est-il de la <em>cr\u00e9olit\u00e9 du cr\u00e9ole<\/em> (45)?<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Notre premi\u00e8re richesse, \u00e0 nous \u00e9crivains cr\u00e9oles, est de poss\u00e9der plusieurs langues: le cr\u00e9ole, fran\u00e7ais, anglais, portugais, espagnol, etc. Il s&#8217;agit maintenant pour nous d&#8217;accepter ce bilinguisme potentiel [sic] et de sortir des usages contraints que nous en avons (43).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Il y a quelque chose dans ce passage qui rappelle curieusement le contenu de la rubrique <em>Langue<\/em> de la brochure publicitaire. Au chapitre des questions linguistiques, on remarque fr\u00e9quemment chez les langagiers, m\u00eame ceux pilot\u00e9s par un linguiste chevronn\u00e9 comme c&#8217;est le cas ici avec Bernab\u00e9, une sorte de propension ou d&#8217;amusement \u00e0 jongler avec des notions linguistiques dans la plus grande opacit\u00e9, ambigu\u00eft\u00e9 et souvent la plus nette contradiction. On en verra des exemples patents plus loin avec \u00c9douard Glissant. Dans la citation pr\u00e9c\u00e9dente, s&#8217;agit-il du cr\u00e9ole et de l&#8217;une des autres langues \u00e9num\u00e9r\u00e9es, ou s&#8217;agit-il du cr\u00e9ole fran\u00e7ais, du cr\u00e9ole portugais, etc.? L&#8217;absence de d\u00e9termination dans l&#8217;\u00e9num\u00e9ration rend la d\u00e9claration ambigu\u00eb. Dans l&#8217;un et l&#8217;autre cas, la question du bilinguisme est \u00e0 interpr\u00e9ter de mani\u00e8re tout \u00e0 fait diff\u00e9rente. D&#8217;autre part, en quoi le bilinguisme est-il &#8220;potentiel&#8221; quand on dit &#8220;poss\u00e9der plusieurs langues&#8221;? Quelles sont ces contraintes dans les usages qui sont dus au bilinguisme? Et que faut-il comprendre par cette autre phrase: &#8220;Notre richesse bilingue refus\u00e9e se maintint en douleur diglossique&#8221; (25)? Encore la diglossie! Ironiquement, Dahomay (1989:115-116) sugg\u00e8re que si on a du mal \u00e0 comprendre <em>\u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9<\/em>, ce pourrait tout simplement \u00eatre parce qu&#8217;on n&#8217;a pas lu Glissant, ou encore parce qu&#8217;on ne poss\u00e8de pas une pens\u00e9e suffisamment cr\u00e9ole car &#8220;explorer notre cr\u00e9olit\u00e9 doit s&#8217;effectuer dans une pens\u00e9e aussi complexe que la cr\u00e9olit\u00e9 elle-m\u00eame&#8221;, ou encore parce qu&#8217;on est encore pris dans un &#8220;universalisme scientifique&#8221;, facteur d&#8217;ali\u00e9nation, etc.<\/p>\n<p>Bernab\u00e9 le sociolinguiste lance un appel \u00e0 la &#8220;qu\u00eate du cr\u00e9ole profond&#8221;. Pourquoi? Pour maintenir l&#8217;ali\u00e9nation des sujets? Il faut &#8220;r\u00e9investir cette langue. Son usage est l&#8217;une des voies de la plong\u00e9e en notre cr\u00e9olit\u00e9&#8221;. (&#8230;) &#8220;L&#8217;\u00e9ducation artistique (&#8230;) impose comme pr\u00e9alable une acquisition de la langue cr\u00e9ole dans sa syntaxe, dans sa grammaire, dans son lexique le mieux basilectal &#8230;&#8221;(44); la revendication du basilecte, la forme la plus \u00e9loign\u00e9e du fran\u00e7ais-en-contact, celle que Bernab\u00e9 conna\u00eet le mieux pour l&#8217;avoir d\u00e9crite (Bernab\u00e9 1983) mais que BCC ne pratiquent probablement pas. Pourquoi alors cette revendication? Car en Martinique, en Guadeloupe comme en Guyane, le fran\u00e7ais n&#8217;est pas une langue \u00e9trang\u00e8re, c&#8217;est une langue maternelle, c&#8217;est la langue officielle, la langue de la M\u00e9tropole. On n&#8217;est pas en Ha\u00efti ici. C&#8217;est le fran\u00e7ais de la France des Am\u00e9riques, pour rappeler le titre de ce recueil, que ce fran\u00e7ais soit fran\u00e7ais, antillais, cr\u00e9olis\u00e9, ou autre appellation contr\u00f4l\u00e9e. Il ne faut pas oublier que dans cette Am\u00e9rique antillaise franco-cr\u00e9olophone, nous sommes dans &#8220;ce coin de France Tropicale&#8221;. Et l&#8217;assimilation, l&#8217;acculturation \u00e0 la fran\u00e7aise, \u00e7a ne pardonne pas, un vrai bulldozer! \u00c0 Fort-de-France, on est plus fran\u00e7ais qu&#8217;\u00e0 Paris. Faut voir \u00e7a! &#8220;<em>Nous l&#8217;avons conquise, cette langue fran\u00e7aise<\/em>&#8221; [soulign\u00e9 dans le texte], affirment BCC. &#8220;Si le cr\u00e9ole est notre langue l\u00e9gitime, la langue fran\u00e7aise (provenant de la classe blanche cr\u00e9ole) fut tour \u00e0 tour (&#8230;) octroy\u00e9e et captur\u00e9e, l\u00e9gitim\u00e9e et adopt\u00e9e. La cr\u00e9olit\u00e9 (&#8230;) a marqu\u00e9 d&#8217;un sceau ind\u00e9libile la langue fran\u00e7aise. (&#8230;) Bref, <em>nous l&#8217;avons habit\u00e9e<\/em>&#8221; (46).<\/p>\n<p>Le seul pas qui resterait \u00e0 franchir serait de dire que <em>notre fran\u00e7ais c&#8217;est du cr\u00e9ole<\/em> et que m\u00eame le cr\u00e9ole dans sa forme la plus basilectale a nourri la langue fran\u00e7aise locale, litt\u00e9raire, mais l\u00e0-dessus les auteurs ne se commettent pas. Quant \u00e0 la formule inverse <em>notre cr\u00e9ole c&#8217;est du fran\u00e7ais<\/em> \u00e0 dimension historique (Wittmann &amp; Fournier 1983), il faudra attendre les <em>Lettres cr\u00e9oles<\/em> de Chamoiseau &amp; Confiant (1991) en l&#8217;absence de Bernab\u00e9 pour en faire l&#8217;<em>\u00e9loge<\/em>. Par ailleurs, allez donc dire \u00e0 ces gens qu&#8217;une petite poign\u00e9e bien orchestr\u00e9e de cr\u00e9olistes urbains qu\u00e9b\u00e9cois, richement subventionn\u00e9e par les conseils scientifiques de la recherche canadiens, s&#8217;acharne depuis une bonne dizaine d&#8217;ann\u00e9es \u00e0 d\u00e9montrer que le cr\u00e9ole (ha\u00eftien) c&#8217;est une forme phonologique \u00e0 la fran\u00e7aise encastr\u00e9e dans une matrice en forme logique \u00e0 l&#8217;africaine. Ce serait les renvoyer tout droit en <em>N\u00e9gritude<\/em> alors qu&#8217;on a appris depuis d\u00e9j\u00e0 un bon moment dans la Cara\u00efbe qui nous int\u00e9resse \u00e0 nager en <em>Cr\u00e9olit\u00e9<\/em> (quelle soit cr\u00e9ole ou fran\u00e7aise). Il n&#8217;y a plus grand monde aujourd&#8217;hui pour souscrire \u00e0 pareille id\u00e9e.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>\u00c9douard Glissant, on l&#8217;aura d\u00e9j\u00e0 compris, c&#8217;est l&#8217;inspirateur, celui qu&#8217;<em>\u00c9loge<\/em> cite \u00e0 pleines pages (dans les notes!), celui qu&#8217;on a presque envie de plagier tant il est difficile d&#8217;en d\u00e9passer la pens\u00e9e. Mais en mati\u00e8re linguistique, le langagier fait parfois des ravages, bafouille, titube, s&#8217;embourbe, on a peine \u00e0 le suivre si jamais on y arrive. De la folklorisation linguistique! De la po\u00e9tique?!? Alors, si pour comprendre <em>\u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9<\/em>, il faut avoir lu Glissant selon les termes de Dahomay, pour comprendre Glissant, qui faudra-t-il lire?<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>\u00a0 La th\u00e9orie litt\u00e9raire, c&#8217;est bien connu, puise \u00e0 tous les rateliers cherchant \u00e7a et l\u00e0 des concepts qui apporteraient une touche formelle scientifique \u00e0 son domaine. Le malheur, c&#8217;est que ces concepts une fois emprunt\u00e9s et int\u00e9gr\u00e9s au mod\u00e8le ne signifient plus rien en regard de leur sens originel. C&#8217;est le cas du concept de <em>diglossie<\/em> qui, qui plus est, en linguistique est polys\u00e9mique selon les traditions et les \u00e9coles, que les langagiers ont r\u00e9cup\u00e9r\u00e9, \u00e9visc\u00e9r\u00e9 au point qu&#8217;il est devenu totalement inop\u00e9ratoire \u00e0 leur insu m\u00eame. Nous verrons cela plus loin. Bref, c&#8217;est le sort qui me semble \u00eatre r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 plus ou moins court terme au concept de <em>cr\u00e9olisation<\/em>.<\/p>\n<p>Devant le p\u00e9ril de &#8220;fausser&#8221; la pens\u00e9e de Glissant, je me verrai forc\u00e9 de livrer de longues citations et de laisser parler plus souvent qu&#8217;autrement l&#8217;auteur, laissant le lecteur \u00e0 son propre \u00e9tonnement. Voici donc tout d&#8217;abord quelques d\u00e9finitions, pour le moins \u00e9tonnantes.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>J&#8217;appelle ici <em>cr\u00e9ole<\/em> &#8212; contrairement peut-\u00eatre aux r\u00e8gles &#8212; une langue dont le lexique et la syntaxe appartiennent \u00e0 deux masses linguistiques h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes: le cr\u00e9ole est un compromis.<\/p>\n<p>J&#8217;appelle <em>pidgin<\/em> une <em>reformation<\/em> lexicale et syntaxique dans la masse d&#8217;une m\u00eame langue, <em>avec une volont\u00e9 agressive de d\u00e9formation<\/em>, ce qui distingue le pidgin d&#8217;un <em>dialecte<\/em>. Les deux pratiques rel\u00e8vent d&#8217;une activit\u00e9 de <em>cr\u00e9olisation<\/em> (132) [c&#8217;est moi qui souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Voici comment, po\u00e9tiquement, Glissant imagine ce <em>compromis <\/em>(83). Dans l&#8217;univers muet de la Plantation, la langue cr\u00e9ole a d\u00fb affronter l&#8217;obligation &#8220;de se refaire \u00e0 chaque fois, \u00e0 partir d&#8217;une succession d&#8217;oublis&#8221;. Oublis de quoi? &#8220;Oubli, c&#8217;est-\u00e0-dire int\u00e9gration [sic], de ce sur quoi elle fonde [sic]: <em>la multiplicit\u00e9 des langues africaines d&#8217;une part et europ\u00e9ennes d&#8217;autre part, la nostalgie enfin du reliquat cara\u00efbe<\/em>. Et Glissant de poursuivre en note, <em>c&#8217;est la difficult\u00e9 de l&#8217;\u00aboubli\u00bb<\/em> <em>qui a fragilis\u00e9 les divers dialectes du cr\u00e9ole<\/em> &#8212; sauf en Ha\u00efti peut-\u00eatre &#8212; par rapport \u00e0 leurs composantes, et surtout \u00e0 la fran\u00e7aise, l\u00e0 o\u00f9 celle-ci &#8212; en Guadeloupe, en Martinique &#8230; &#8212; fait autorit\u00e9&#8221; [je souligne].<\/p>\n<p>D\u00e8s lors qu&#8217;on sait distinguer <em>pidgin<\/em> et <em>dialecte<\/em> et qu&#8217;on a appris ce qu&#8217;est un <em>cr\u00e9ole<\/em>, comment se d\u00e9finit alors dans ce contexte l&#8217;activit\u00e9 de <em>cr\u00e9olisation<\/em>? Traitant de la pens\u00e9e de la Relation, Glissant d\u00e9finit la <em>cr\u00e9olisation<\/em> en l&#8217;opposant au ph\u00e9nom\u00e8ne de <em>m\u00e9tissage<\/em>.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Si nous posons le <em>m\u00e9tissage<\/em> comme en g\u00e9n\u00e9ral une rencontre et une synth\u00e8se entre deux diff\u00e9rents, la <em>cr\u00e9olisation<\/em> nous appara\u00eet comme le <em>m\u00e9tissage sans limites<\/em>, dont les \u00e9l\u00e9ments sont d\u00e9multipli\u00e9s, les r\u00e9sultantes impr\u00e9visibles. La <em>cr\u00e9olisation<\/em> diffracte, quand certains modes du m\u00e9tissage peuvent concentrer une fois encore. Elle est ici vou\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9clat\u00e9 des terres, qui ne sont plus des \u00eeles. Son symbole le plus \u00e9vident est dans <em>la langue cr\u00e9ole, dont le g\u00e9nie est<\/em> de toujours s&#8217;ouvrir, c&#8217;est-\u00e0-dire peut-\u00eatre <em>de ne se fixer que selon des syst\u00e8mes de variables que nous aurons \u00e0 imaginer autant qu&#8217;\u00e0 d\u00e9finir<\/em>. La <em>cr\u00e9olisation<\/em> emporte ainsi dans l&#8217;aventure du <em>multilinguisme<\/em> et dans l&#8217;\u00e9clatement inou\u00ef des cultures (46) [c&#8217;est moi qui souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>C&#8217;est en vain qu&#8217;il faudra chercher tout au long de l&#8217;ouvrage des pr\u00e9cisions sur ce que pourraient \u00eatre ces <em>syst\u00e8mes de variables que nous aurons \u00e0 imaginer autant qu&#8217;\u00e0 d\u00e9finir<\/em>. Mais il y a tout de m\u00eame plus \u00e0 retenir sur le processus de <em>cr\u00e9olisation<\/em>, comme sur le ph\u00e9nom\u00e8ne du <em>multilinguisme<\/em>.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Le mouvement linguistique de la cr\u00e9olisation a proc\u00e9d\u00e9 par d\u00e9cantations successives, tr\u00e8s rapides, en hiatus, de ces apports; la synth\u00e8se qui en est r\u00e9sult\u00e9e n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 fixe dans les termes, tout en ayant affirm\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9part sa p\u00e9rennit\u00e9 dans les structures. (&#8230;) Je ne sais si cette diffraction (par o\u00f9 peut-\u00eatre <em>le multilinguisme est r\u00e9ellement et souterrainement \u00e0 l&#8217;oeuvre pour une des premi\u00e8res fois connues dans les histoires des humanit\u00e9s<\/em>) est significative de toutes les langues en formation (&#8230;) ou si elle est totalement imputable \u00e0 la situation particuli\u00e8re de la Plantation dans la Cara\u00efbe et l&#8217;oc\u00e9an Indien (83-84) [je souligne]. (&#8230;).<\/p>\n<p>C&#8217;est dans la Plantation que, comme dans un laboratoire, nous voyons le plus \u00e9videmment \u00e0 l&#8217;oeuvre <em>les forces confront\u00e9es de l&#8217;oral et de l&#8217;\u00e9crit<\/em>, une des probl\u00e9matiques les plus enracin\u00e9es dans notre paysage contemporain. C&#8217;est l\u00e0 que le <em>multilinguisme<\/em>, cette dimension menac\u00e9e de notre univers, pour une des premi\u00e8res fois constatables, se fait et se d\u00e9fait de mani\u00e8re toute organique (89) [je souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>La &#8220;Plantation&#8221;, c&#8217;est bien connu, a offert de merveilleux laboratoires d&#8217;observation de langues en formation pratiquement <em>in vivo<\/em> \u00e0 partir desquels ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9es toutes sortes d&#8217;hypoth\u00e8ses sur la formation des cr\u00e9oles en particulier et sur l&#8217;\u00e9volution des langues en g\u00e9n\u00e9ral, mais sauf \u00e0 vouloir se servir de cette appellation de mani\u00e8re m\u00e9taphorique pour d\u00e9signer les Antilles actuelles, la Plantation comme Soci\u00e9t\u00e9 est depuis longtemps r\u00e9volue. Et l&#8217;oral et l&#8217;\u00e9crit n&#8217;ont jamais eu \u00e0 se confronter dans les Colonies sous le r\u00e9gime des plantations. Par ailleurs, s&#8217;agissant de la langue fran\u00e7aise &#8220;dans notre paysage contemporain&#8221;, <em>les forces confront\u00e9es de l&#8217;oral et de l&#8217;\u00e9crit<\/em> sont loin d&#8217;\u00eatre exclusives \u00e0 ce territoire, non plus le <em>multilinguisme<\/em>.<\/p>\n<p>En opposition\/porte-\u00e0-faux au concept de <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> de BCC par qui il s&#8217;est fait retirer en quelque sorte l&#8217;originalit\u00e9 et l&#8217;exclusivit\u00e9 de la r\u00e9flexion sur le sujet, Glissant d\u00e9fend<\/p>\n<p><\/p>\n<p>La cr\u00e9olisation, qui est un des modes de l&#8217;emm\u00ealement &#8212; et <em>non pas seulement une r\u00e9sultante linguistique<\/em> &#8212; n&#8217;a d&#8217;exemplaire que ses processus et certainement pas les \u00abcontenus\u00bb \u00e0 partir desquels ils fonctionneraient. C&#8217;est ce qui fait notre d\u00e9part d&#8217;avec le concept de \u00abcr\u00e9olit\u00e9\u00bb. Si ce concept recouvre, ni plus ni moins, cela qui motive les cr\u00e9olisations, il propose par ailleurs deux extensions. La premi\u00e8re ouvrirait sur un champ ethnoculturel \u00e9largi, des Antilles \u00e0 l&#8217;oc\u00e9an Indien. Mais ces sortes de variations ne paraissent pas d\u00e9terminantes, tant est grande la vitesse de leurs changements dans la Relation. La seconde serait une vis\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00eatre. Mais c&#8217;est l\u00e0 un recul par rapport \u00e0 la fonctionnalit\u00e9 des cr\u00e9olisations. Nous ne proposons pas de l&#8217;\u00eatre, ni des mod\u00e8les d&#8217;humanit\u00e9. Ce qui nous porte n&#8217;est pas la seule d\u00e9finition de nos identit\u00e9s, mais aussi leur relation \u00e0 tout le possible: les mutations mutuelles que ce jeu de relations g\u00e9n\u00e8re. Les cr\u00e9olisations introduisent \u00e0 la Relation, mais ce n&#8217;est pas pour universaliser; la \u00abcr\u00e9olit\u00e9\u00bb, dans son principe, r\u00e9gresserait vers des n\u00e9gritudes, des francit\u00e9s, des latinit\u00e9s, toutes g\u00e9n\u00e9ralisantes &#8212; plus ou moins innocemment (103).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>C&#8217;est ainsi que de <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em>, de ce concept identitaire r\u00e9trograde, Glissant n&#8217;en veut pas, lui pr\u00e9f\u00e9rant la <em>cr\u00e9olisation<\/em>, &#8220;mode de l&#8217;emm\u00ealement&#8221;. Mais qui a dit que la <em>cr\u00e9olisation<\/em> \u00e9tait une &#8220;r\u00e9sultante linguistique&#8221;?<\/p>\n<p>Proph\u00e9tisant sur le devenir du cr\u00e9ole,<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Il faut envisager le devenir de la langue cr\u00e9ole: dans la perspective d&#8217;une propagation des dialectes qui la composent, en extension l&#8217;un vers l&#8217;autre; mais aussi, dans la conscience que cette langue peut, ici ou l\u00e0, dispara\u00eetre, ou si l&#8217;on veut, d\u00e9sappara\u00eetre (109).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Le cr\u00e9ole demande de la part de l&#8217;analyste un traitement linguistique particulier, d&#8217;autant plus que cette langue est sp\u00e9cifique (et oui!) aux colonies fran\u00e7aises: la langue fran\u00e7aise aurait \u00e9t\u00e9 la seule \u00e0 donner naissance \u00e0 des cr\u00e9oles!<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a><\/p>\n<p><\/p>\n<p>Un idiome comme le cr\u00e9ole, qui s&#8217;est constitu\u00e9, dans un tel champ mouvant de relations, ne peut pas \u00eatre analys\u00e9 comme on a fait par exemple pour les langues indo-europ\u00e9ennes, si lentement agr\u00e9g\u00e9es autour de leurs racines. On se demande pourquoi cette langue cr\u00e9ole fut la seule \u00e0 appara\u00eetre, et sous les m\u00eames formes, dans le bassin Cara\u00efbe et l&#8217;oc\u00e9an Indien, <em>et seulement dans les pays occup\u00e9s par les colons fran\u00e7ais<\/em> [je souligne] &#8212; alors que les autres langues de cette colonisation, l&#8217;anglais et l&#8217;espagnol, y rest\u00e8rent intraitables dans leur rapport au colonis\u00e9, ne conc\u00e9dant l\u00e0 que des pidgins ou des dialectes d\u00e9riv\u00e9s*. (*[En note:] Une autre langue de la r\u00e9gion, qui ferait exception \u00e0 cette r\u00e8gle statistique [sic], est le papiamento, \u00e0 base lexicale hispanique [sic], dans des pays (Cura\u00e7ao) qui ne le sont plus. Il semble que l&#8217;on d\u00e9couvre de plus en plus, dans cette m\u00eame aire des Am\u00e9riques, des microzones linguistiques, o\u00f9 les cr\u00e9oles, les pidgins, les patois s&#8217;indiff\u00e9rencient.) (110-111).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Noter la fa\u00e7on dont l&#8217;auteur r\u00e9sout ses propres interrogations scientifiques. Comment on passe, par exemple, de la situation pr\u00e9tendue de la langue fran\u00e7aise &#8220;au temps de la Conqu\u00eate des Am\u00e9riques&#8221; (fin du 15e s.) \u00e0 la &#8220;force centrip\u00e8te moins coercitive&#8221; des parlers des Bretons et des Normands du 16e ou 17e s. (?) aux Antilles. Et encore et toujours ce vieux mythe tenace sur la mixit\u00e9 des langues (Wittmann &amp; Fournier 1983:187-189).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Une des r\u00e9ponses possibles, en tous cas celle que je hasarde, est que la langue fran\u00e7aise, qu&#8217;on r\u00e9pute si f\u00e9rue d&#8217;universalit\u00e9, ne l&#8217;\u00e9tait certes pas au temps de la Conqu\u00eate des Am\u00e9riques, n&#8217;ayant peut-\u00eatre pas r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 ce moment son unit\u00e9 normative. Les parlers des Bretons et des Normands, qui eurent alors usage \u00e0 Saint-Domingue et dans les autres \u00eeles, d\u00e9pla\u00e7aient une force centrip\u00e8te moins coercitive, pouvaient entrer dans la composition d&#8217;une langue nouvelle. L&#8217;anglais, l&#8217;espagnol, \u00e9taient peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 plus \u00abclassiques\u00bb, se pr\u00eataient moins \u00e0 ce premier amalgame d&#8217;o\u00f9 une langue e\u00fbt surgi. La langue fran\u00e7aise, \u00abunifi\u00e9e\u00bb, se f\u00fbt certes impos\u00e9e elle aussi dans ces territoires sans langue. Le <em>compromis cr\u00e9ole<\/em>(<em>m\u00e9taphorique et synth\u00e9tisant<\/em>), favoris\u00e9 par la structure des Plantations, est provenu \u00e0 la fois du <em>d\u00e9racinement des langues africaines<\/em> et de <em>la d\u00e9viance<\/em> des parlers provinciaux fran\u00e7ais (110-111) [je souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Et plus loin encore, sur l&#8217;exclusivit\u00e9 de la langue fran\u00e7aise \u00e0 avoir accouch\u00e9 de <em>langues de compromis<\/em>, mais en \u00e9largissant cette fois la probl\u00e9matique au Qu\u00e9bec, \u00e0 l&#8217;Afrique, et &#8230; \u00e0 la diglossie!<\/p>\n<p><\/p>\n<p>On a tent\u00e9, nous l&#8217;avons vu [cf. les deux paragraphes pr\u00e9c\u00e9dents des pages 110-111, RF], de savoir pourquoi, au cours de l&#8217;expansion europ\u00e9enne dans les \u00eeles, <em>la langue fran\u00e7aise a \u00e9t\u00e9 la seule \u00e0 donner lieu \u00e0 des langues de compromis, les cr\u00e9oles francophones<\/em> [sic], qui lui \u00e9chappent et lui sont en m\u00eame temps dangereusement tangentes? <em>Les autres langues en extension dans ces r\u00e9gions n&#8217;ont autoris\u00e9 que des pidgins<\/em> [sic], <em>des pratiques de subversion inscrites dans la langue elle-m\u00eame, ou des particularit\u00e9s qui ne font que souligner des traits culturels r\u00e9gionaux<\/em>, sans mettre en cause, apparemment, l&#8217;unicit\u00e9 organique de chacune de ces langues v\u00e9hiculaires. La cons\u00e9quence en est que l&#8217;espagnol par exemple devint vraiment, sans probl\u00e8me spectaculaire ni conflit notoire, la langue nationale des Cubains ou des Colombiens. Il n&#8217;en fut pas de m\u00eame pour la langue fran\u00e7aise. <em>Elle a chang\u00e9 dans des proportions plus importantes quand elle s&#8217;est faite qu\u00e9b\u00e9coise<\/em> [sic], elle n&#8217;a pu figurer sans probl\u00e8mes une langue nationale pour les \u00c9tats de l&#8217;ancienne Afrique francophone, <em>ni \u00eatre \u00abnaturellement\u00bb (pour cause de diglossie) la langue d&#8217;inspiration des Antillais ou des R\u00e9unionnais<\/em> (132) [je souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Pas toujours facile, n&#8217;est-ce pas!?! Faut-il commenter?<\/p>\n<p><\/p>\n<p>On comprend que l&#8217;auteur a une vision na\u00efve des questions de langue, glissant volontiers des probl\u00e9matiques de la langue orale \u00e0 des pr\u00e9occupations d&#8217;\u00e9criture, de la norme d&#8217;usage \u00e0 la norme \u00e9dict\u00e9e et r\u00e9duisant le r\u00f4le de la linguistique \u00e0 des aspects st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>La linguistique traditionnelle, appliqu\u00e9e \u00e0 un tel cas, cherche avant tout, \u00e0 rebours de ce que l&#8217;histoire de la langue signale, \u00e0 \u00abclassifier\u00bb celle-ci, c&#8217;est-\u00e0-dire &#8212; nous le comprenons bien &#8212; \u00e0 la doter d&#8217;un corps de r\u00e8gles et de normes sp\u00e9cifi\u00e9es, qui en assureraient la perdurabilit\u00e9. Mais si les principes de fixation et de transcription sont l\u00e0 indispensables, il reste \u00e0 imaginer (\u00e9tant donn\u00e9 cette marginalit\u00e9 constitutive de la langue) des syst\u00e8mes de variables, dont j&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 [???RF], qui se distingueraient de la simple r\u00e9partition de variantes entre les dialectes &#8212; ha\u00eftien, guadeloup\u00e9en, guyanais, etc. &#8212; de cette langue cr\u00e9ole. Il s&#8217;agirait bien d&#8217;un \u00e9ventail de choix \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de chaque dialecte. L\u00e0 o\u00f9 l&#8217;\u00e9tymologie ou la phon\u00e9tique h\u00e9siteraient (et l&#8217;\u00e9tymologie serait sans doute la moins utile en la mati\u00e8re), <em>il faudrait laisser faire \u00e0 la po\u00e9tique<\/em> [je souligne], c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 l&#8217;intuition de l&#8217;histoire de la langue et aussi bien de son cheminement dans les marges. Autant dire que la pr\u00e9tendue scientificit\u00e9 peut verser ici dans l&#8217;illusion savante, cacher une ruse du \u00abrester sur place\u00bb. La norme d&#8217;une telle composition de la langue serait fluente. On n&#8217;aurait su, valablement, l&#8217;\u00e9dicter (111-112).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Il y a peut-\u00eatre un rapprochement \u00e0 faire entre discours de politicien et discours de po\u00e9ticien? Et le po\u00e9ticien r\u00eaveur de poursuivre.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9l\u00e9ment d\u00e9cisif, s&#8217;agissant de fixation, est la r\u00e8gle d&#8217;usage, contre laquelle ont si souvent but\u00e9 les forgeurs de mots. Et la r\u00e8gle d&#8217;usage d\u00e9pend \u00e0 son tour en grande partie de la fonctionnalit\u00e9 de la langue. Mais on pourrait supposer, dans le cadre que nous avons esquiss\u00e9 (&#8230;), une vitesse et une d\u00e9multiplication de la r\u00e8gle d&#8217;usage, qui seraient le v\u00e9ritable fond de la perdurabilit\u00e9.<\/p>\n<p>On peut imaginer des diasporas de langues, qui varieraient si vite entre elles et avec de tels retours (d\u00e9viations et va-et-vient) de normes, qu&#8217;en cela r\u00e9siderait leur fixit\u00e9. La perdurabilit\u00e9 n&#8217;y serait pas abordable par approfondissement, mais par chatoiement [sic] des variances. L&#8217;\u00e9quilibre serait fluide. Ce scintillement linguistique, si \u00e9loign\u00e9 de la m\u00e9canique des sabirs et des codes, nous est encore inconcevable, mais c&#8217;est parce que le pr\u00e9jug\u00e9 monolingue (\u00abma langue est ma racine\u00bb) nous paralyse jusqu&#8217;\u00e0 ce jour (112).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Parmi d&#8217;autres, voici quelques probl\u00e8mes linguistiques qui interrogent Glissant:<\/p>\n<p><\/p>\n<p>La langue chinoise absorbe-t-elle l&#8217;alphabet latin? (&#8230;) Les <em>cr\u00e9olisations<\/em> sont-elles sourdement \u00e0 l&#8217;ouvrage, et o\u00f9? (&#8230;) Les dialectes s&#8217;usent-ils dans les R\u00e9gions, et \u00e0 quelle vitesse? (&#8230;) Et combien de minorit\u00e9s se d\u00e9battent-elles dans la <em>diglossie<\/em>, comme les trois cent mille Noirs <em>cr\u00e9oles<\/em> francophones du Sud-Ouest de la Louisiane? Ou les trente mille Inuits de l&#8217;\u00eele de Baffin&#8221; (113-114) [c&#8217;est moi qui souligne]?<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Cette fa\u00e7on d&#8217;aborder les probl\u00e8mes linguistiques n&#8217;est peut-\u00eatre pas aussi farfelue qu&#8217;elle y para\u00eet \u00e0 premi\u00e8re vue, en tous cas quand on la compare \u00e0 certaines \u00e9coles de linguistes o\u00f9 des &#8220;praticiens des langues&#8221; s&#8217;amusent \u00e0 &#8220;tourner en rond dans un code [aux] fragiles pr\u00e9mices, \u00e0 fonder la scientificit\u00e9 illusoire&#8221;, id\u00e9e pour laquelle je m&#8217;empresse d&#8217;afficher pour une fois mon total accord avec l&#8217;auteur. Je conclurai cette section par une derni\u00e8re citation de Glissant dont nous connaissons maintenant suffisamment le contenu linguistique de sa <em>Po\u00e9tique<\/em>.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Il y aurait avantage pour le praticien des langues \u00e0 renverser l&#8217;ordre des questions et \u00e0 inaugurer son approche par l&#8217;\u00e9clairage des rapports langue-culture-situation au monde. C&#8217;est-\u00e0-dire par la m\u00e9ditation d&#8217;une po\u00e9tique. Il risque autrement de se retrouver \u00e0 tourner en rond dans un code dont il s&#8217;obstinerait \u00e0 l\u00e9gitimer les fragiles pr\u00e9mices, \u00e0 fonder la scientificit\u00e9 illusoire, l\u00e0 o\u00f9 les langues, dans le concert, se seraient d\u00e9j\u00e0 \u00e9chapp\u00e9es vers d&#8217;autres fructueuses pol\u00e9miques, impr\u00e9visibles (134).<\/p>\n<p><\/p>\n<p><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Lettres cr\u00e9oles<\/em>, le tr\u00e8s bel ouvrage de Chamoiseau &amp; Confiant (1991) est un v\u00e9ritable hommage, un \u00e9loge, rendu cette fois au parcours tris\u00e9culaire de la parole cr\u00e9ole, du cri en cale de l&#8217;africain \u00e0 l&#8217;ha\u00eftien Frank\u00e9tienne, qualifi\u00e9 \u00e0 juste titre de &#8220;plus grand \u00e9crivain cr\u00e9olophone de notre si\u00e8cle&#8221;. Mais ici, on n&#8217;a pas poursuivi dans la ligne de BCC, suite se doute-t-on aux objections du ma\u00eetre Glissant ou \u00e0 l&#8217;absence du linguiste Bernab\u00e9. Le concept de <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> n&#8217;y est pas repris, c&#8217;est \u00e0 peine si on utilise le terme une premi\u00e8re fois (97) pour parler de la cr\u00e9olit\u00e9 de Cl\u00e9ment Richer (&#8220;ma\u00eetre incontest\u00e9 de l&#8217;humour litt\u00e9raire antillais&#8221;) qui &#8220;\u00e9clate \u00e0 chaque page&#8221; dans son &#8220;chef d&#8217;oeuvre&#8221; <em>Ti Coyo et son requin<\/em> o\u00f9 l&#8217;auteur utilise semble-t-il une th\u00e9matique et une rythmique profond\u00e9ment cr\u00e9oles sans avoir jamais recours, je le souligne, \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments lexicaux ou m\u00e9thaphoriques cr\u00e9oles. Il s&#8217;agit d&#8217;un v\u00e9ritabe &#8220;myst\u00e8re&#8221;, affirment Chamoiseau &amp; Confiant, &#8220;quand on sait que l&#8217;un des ressorts de l&#8217;humour du conteur antillais est le frottement qui s&#8217;instaure entre cr\u00e9ole et fran\u00e7ais&#8221; (97). Ainsi, Cl\u00e9ment Richer aurait \u00e9crit des chefs d&#8217;oeuvres humoristiques cr\u00e9oles<em> en fran\u00e7ais<\/em> dans le pur esprit de la <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em>. <em>Cr\u00e9olit\u00e9<\/em> sans <em>cr\u00e9ole<\/em>? Le concept, on le soup\u00e7onnait d\u00e9j\u00e0, transcende le mat\u00e9riau linguistique.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas sans surprise qu&#8217;une allusion \u00e0 la <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> apparaisse in extremis dans les derni\u00e8res lignes de l&#8217;ouvrage, dans un bilan final des trac\u00e9es antillaises et continentales de la litt\u00e9rature, cr\u00e9ole cr\u00e9ole et cr\u00e9ole fran\u00e7aise, <em>cr\u00e9olisation<\/em> oblige, o\u00f9 il est proph\u00e9tis\u00e9, en finale de compte, que &#8220;c&#8217;est bien gr\u00e2ce \u00e0 la litt\u00e9rature que nous pourrons (&#8230;) esp\u00e9rer trouver la trace qui m\u00e8ne (&#8230;) \u00e0 la Cr\u00e9olit\u00e9&#8221; (205), ultime finalit\u00e9!<\/p>\n<p>Et cette trace est le r\u00e9sultat d&#8217;un processus anthropologique, la <em>cr\u00e9olisation antillaise<\/em>, dont l&#8217;exacte mesure n&#8217;aurait pu appara\u00eetre sans la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>La cr\u00e9olisation antillaise (&#8230;) est par cons\u00e9quent une pr\u00e9cipitation anthropologique illimit\u00e9e, contrastant ainsi avec le caract\u00e8re tr\u00e8s limit\u00e9 de l&#8217;espace g\u00e9ographique dans lequel elle se meut. Ni\u00e9e, ignor\u00e9e pendant deux si\u00e8cles, vibrante pourtant dans la parole du conte, il a fallu attendre la fin du XXe si\u00e8cle pour qu&#8217;on en prenne l&#8217;exacte mesure &#8212; et cela se fera, bien entendu, par la litt\u00e9rature. (51)<\/p>\n<p><\/p>\n<p>&#8220;Appelle-la simplement <em>litt\u00e9rature cr\u00e9ole&#8221;<\/em>, veulent les auteurs. &#8220;Cela t\u00e9moigne que, n\u00e9e ici, aux Am\u00e9riques, elle a connu la cr\u00e9olisation (&#8230;). Aborde-la en fran\u00e7ais et en cr\u00e9ole: deux langues mais une m\u00eame trajectoire&#8221; (13). On n&#8217;est pas si loin du <em>transcontinuum<\/em> de Berrou\u00ebt-Oriol &amp; Fournier (1992).<\/p>\n<p>L&#8217;int\u00e9r\u00eat de <em>Lettres cr\u00e9oles<\/em> ne r\u00e9side donc pas dans l&#8217;exploitation du concept de <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> (au contraire c&#8217;est son quasi-abandon) mais plut\u00f4t dans la fa\u00e7on dont Chamoiseau &amp; Confiant r\u00e9cup\u00e8rent le concept de <em>cr\u00e9olisation<\/em> dans un usage et un sens qui rejoignent la pens\u00e9e de Glissant. Par opposition, chez Chamoiseau &amp; Confiant, les propos sur la gen\u00e8se du cr\u00e9ole s&#8217;accordent grosso modo avec les hypoth\u00e8ses des romanistes qui postulent une filiation entre le fran\u00e7ais populaire du 17e si\u00e8cle et les fran\u00e7ais cr\u00e9oles, contrairement aux st\u00e9r\u00e9otypes entretenus par Glissant sur le <em>compromis cr\u00e9ole<\/em> et la <em>d\u00e9viance<\/em> des parlers fran\u00e7ais provinciaux.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Ainsi, m\u00eame en l&#8217;absence d&#8217;Africains, le fran\u00e7ais insulaire aurait de toute fa\u00e7on d\u00e9riv\u00e9 de sa souche europ\u00e9enne. Le fran\u00e7ais des Blancs cr\u00e9oles isol\u00e9s de Saint-Barth\u00e9lemy en est une preuve vivace. (&#8230;) Le cr\u00e9ole \u00e0 base lexicale fran\u00e7aise d\u00e9rive donc en premier lieu des dialectes fran\u00e7ais du Nord-Ouest, plus particuli\u00e8rement de ceux de la Normandie et d&#8217;Anjou dont il conserve de nombreux traits (54).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Chamoiseau &amp; Confiant vont plus loin encore en contestant \u00e9nergiquement des traits phon\u00e9tiques qui ont maintes fois \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9s \u00e0 de vagues substrats africains: la non prononciation du \u00abr\u00bb par exemple.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Les quatre cinqui\u00e8mes des soi-disant anomalies du cr\u00e9ole face \u00e0 sa souche fran\u00e7aise ne sont pas dus aux N\u00e8gres mais tout b\u00eatement aux parlers dialectaux des premiers colons blancs (55).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Pour ces \u00e9crivains-essayistes-historiens de la litt\u00e9rature, la langue cr\u00e9ole, &#8220;qui vit depuis sa naissance dans l&#8217;ombre du fran\u00e7ais&#8221; (71), c&#8217;est &#8220;la plus jeune, la plus ouverte, car elle surgit avec la conscience plus ou moins claire de l&#8217;existence de toutes les langues du monde&#8221; (51)<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>.<\/p>\n<p><\/p>\n<p><strong>&#8230; et brouillard diglottique<\/strong><\/p>\n<p>S&#8217;il est un concept qui depuis sa r\u00e9apparition en linguistique contemporaine a fait couler beaucoup d&#8217;ancres, c&#8217;est bien celui de <em>diglossie<\/em>, et sa popularit\u00e9 ne semble montrer aucun signe de ralentissement (Fernandez 1993). C&#8217;est peut-\u00eatre en ce domaine l&#8217;un des termes dont on a us\u00e9 le plus, mais \u00e9galement l&#8217;un des plus vagues, des plus impr\u00e9cis, des plus polys\u00e9miques, bref le moins op\u00e9ratoire qui soit. R\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par un certain champ de la th\u00e9orie litt\u00e9raire, il est devenu, on n&#8217;aurait pu l&#8217;\u00e9viter, encore plus utilis\u00e9 mais malheureusement encore moins viable. C&#8217;est ainsi, par exemple, qu&#8217;on peut lire chez Glissant (1990:132)<\/p>\n<p><\/p>\n<p>J&#8217;appelle diglossie &#8212; notion apparue en linguistique mais <em>d\u00e9clar\u00e9e non op\u00e9ratoire par les linguistes<\/em> &#8212; la domination d&#8217;une langue sur une autre ou plusieurs autres, dans une m\u00eame r\u00e9gion [je souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Et on ne peut qu&#8217;\u00eatre interrogatif quand on lit plus loin qu&#8217;il est devenu &#8220;urgent de d\u00e9m\u00ealer avec soin les moments de diglossie&#8221; (134). Il ne servirait \u00e0 rien de recommencer \u00e0 chaque fois le proc\u00e8s de la diglossie, mais pour le propos actuel il n&#8217;est pas inutile de rappeller l&#8217;essentiel de nos objections formul\u00e9es dans Berrou\u00ebt-Oriol &amp; Fournier (1992).<\/p>\n<p>Les rapports historiques entre Cr\u00e9olophonie et Francophonie ont toujours \u00e9t\u00e9 le lieu de divergences th\u00e9oriques et id\u00e9ologiques t\u00eatues, encro\u00fbt\u00e9es, chez de nombreux chercheurs autant du Nord que du Sud. La plupart des id\u00e9ologies linguistiques \u00e0 la mode, en un mim\u00e9tisme affligeant, ont fait et font encore le diagnostic de rapports univoques de domination entre le fran\u00e7ais, langue impos\u00e9e par la colonisation, et le cr\u00e9ole, langue jugul\u00e9e. Ce diagnostic, qui renvoie trop souvent et trop librement \u00e0 une notion de diglossie imparfaitement d\u00e9finie ou comprise, se confirmerait \u00e9galement dans la production litt\u00e9raire, et cette dichotomie tendrait \u00e0 oblit\u00e9rer, voire figer les rapports entre les deux langues, comme si la fiction elle-m\u00eame \u00e9tait diglossique.<\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>Le concept de diglossie, peu importe la forme et l&#8217;interpr\u00e9tation qu&#8217;on lui a donn\u00e9, ne r\u00e9siste pourtant pas \u00e0 une analyse sociolinguistique qui prend en compte les v\u00e9ritables donnes de l&#8217;\u00e9quation. Il a \u00e9t\u00e9 totalement invalid\u00e9 notamment par Dejean (1979) et Prudent (1981) que ce dernier n&#8217;h\u00e9site pas \u00e0 qualifier de &#8220;vieux concept colonial&#8221;. Ainsi, \u00e0 l&#8217;origine, une notion, un concept linguistique, la diglossie, dans ses diff\u00e9rentes interpr\u00e9tations sociolinguistiques et dans ses applications aux champs culturel et litt\u00e9raire (Mackey 1989), est devenue la r\u00e9f\u00e9rence oblig\u00e9e d&#8217;une vision id\u00e9ologique statique, hi\u00e9rarchis\u00e9e et manich\u00e9enne de rapports de domination entre langues en contact. Il y a encore confusion entre les liens dynamiques qu&#8217;entretiennent deux langues et les rapports \u00e9conomiques, sociaux et politiques qui s&#8217;expriment \u00e0 travers ces deux langues et d&#8217;autres syst\u00e8mes symboliques. Cette confusion a sacralis\u00e9 un dogme, une \u00e9quation: \u00e0 savoir d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 la langue des &#8220;dominateurs&#8221;, de l&#8217;autre la langue des &#8220;domin\u00e9s&#8221;, somm\u00e9es de remplir des fonctions sociales distinctes dans le brouillard diglottique.<\/p>\n<p>Le concept de diglossie se pr\u00e9sente d\u00e8s lors comme une approche &#8220;universelle&#8221; qui fige les langues dans des rapports conflictuels univoques. Il s&#8217;agit l\u00e0, manifestement, d&#8217;un ph\u00e9nom\u00e8ne de contamination \u00e9pist\u00e9mologique qui paie un bien lourd tribut aux d\u00e9rives de la pens\u00e9e lib\u00e9rale comme aux orni\u00e8res sanglantes du marxisme stalinien faisant obligation \u00e0 la pens\u00e9e scientifique de ramener, de r\u00e9duire tous les rapports, toutes les relations humaines \u00e0 une vision m\u00e9caniste, bi-polaire manich\u00e9enne et schizo\u00efde: Bien\/Mal, Noir\/Blanc, Dominant\/Domin\u00e9, etc. Engonc\u00e9e, tricot\u00e9e serr\u00e9e dans une vision langue dominante\/langue domin\u00e9e, \u00e9vacuant les recherches sur la bi-langue (Hassoun &amp; Khatibi 1985), la performance \u00e9clat\u00e9e des sujets parlants et \u00e9crivants, la diglossie canonique ignore le &#8220;marronnage&#8221;, la bifurcation, la subversion intertextuelle\/interlinguale.<\/p>\n<p>La Cr\u00e9olophonie et la Francophonie tirent leurs origines d&#8217;une m\u00eame matrice, l&#8217;empire colonial et post-colonial fran\u00e7ais qui a impos\u00e9 \u00e0 des populations d&#8217;origines diverses sa culture, sa langue, son administration, son espace de pens\u00e9e. Cependant, notre hypoth\u00e8se (Berrou\u00ebt-Oriol &amp; Fournier 1992), tout en reconnaissant sans complaisance les effets pass\u00e9s et actuels de cette matrice historique, vise, singuli\u00e8rement, \u00e0 arpenter l&#8217;impens\u00e9, les non-dits, les failles et les passerelles d&#8217;une telle matrice, \u00e0 savoir des &#8220;lieux d\u00e9rangeants&#8221; de production\/reproduction interlectaux o\u00f9 les deux langues, le fran\u00e7ais et le cr\u00e9ole, entretiennent depuis longtemps des rapports conviviaux de cr\u00e9ation que s&#8217;efforce encore d&#8217;oblit\u00e9rer la <em>dictature diglossique<\/em>. Notre hypoth\u00e8se prend appui sur la r\u00e9appropriation de certains traits culturels enfant\u00e9s, d\u00e8s le 17e si\u00e8cle, dans le s\u00e9dimentaire du fait colonial, \u00e0 savoir que ces traits, marronn\u00e9s, subvertis et trans-symbolis\u00e9s, ont contribu\u00e9 \u00e0 donner lieu \u00e0 des cultures fortement m\u00e9tiss\u00e9es qui, aujourd&#8217;hui, f\u00e9condent l&#8217;imaginaire <em>et du cr\u00e9ole et du fran\u00e7ais<\/em>. La production litt\u00e9raire des aires cr\u00e9olophones en t\u00e9moigne de fa\u00e7on \u00e9loquente.<\/p>\n<p>Le concept de diglossie, revu, corrig\u00e9 et astiqu\u00e9, a donc \u00e9t\u00e9 naturellement \u00e9tendu aux champs culturel et litt\u00e9raire. Ainsi, par exemple, Laroche (1980), qui pourtant nous a donn\u00e9 des textes incontournables sur la litt\u00e9rature ha\u00eftienne, saute sans parachute dans le brouillard diglottique: il argumente \u00e0 propos d&#8217;\u00e9criture diglottique, de texte diglottique jusqu&#8217;\u00e0 en faire la caract\u00e9ristique vert\u00e9brale de la litt\u00e9rature \u00e9tudi\u00e9e. De m\u00eame, Bernab\u00e9 part du m\u00eame mod\u00e8le pour illustrer &#8220;la probl\u00e9matique de l&#8217;\u00e9criture antillaise, telle qu&#8217;enserr\u00e9e dans l&#8217;\u00e9tau de la diglossie &#8230;&#8221; (1978:104). \u00c0 ce compte, il est fort r\u00e9v\u00e9lateur de constater que toute la d\u00e9monstration et les exemples de ces deux \u00e9tudes canoniques attestent, \u00e0 l&#8217;insu de leurs auteurs sans doute, un \u00e9clairage inattendu d&#8217;un continuum tant au plan sociolinguistique que sociolitt\u00e9raire.<\/p>\n<p>D&#8217;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les tenants de la diglossie tiennent un discours id\u00e9ologique r\u00e9ducteur sur les rapports entre les langues plut\u00f4t qu&#8217;une saisie des langues dans leur f\u00e9condation r\u00e9ciproque, leurs greffes lexico-s\u00e9mantiques, le statut du sujet \u00e9crivant en posture bi-langue formidablement cr\u00e9atrice comme l&#8217;a d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 Berrou\u00ebt-Oriol (1987) en \u00e9tudiant l&#8217;activit\u00e9 n\u00e9ologique, la relexification et la d\u00e9rive m\u00e9taphorique chez Frank\u00e9tienne, \u00e9crivain ha\u00eftien. Comme le souligne \u00e0 juste titre Jardel (1979:34),<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Il ne doit plus y avoir de diglossie litt\u00e9raire c&#8217;est-\u00e0-dire de distribution des genres litt\u00e9raires en fonction de la langue \u00e9crite employ\u00e9e par les auteurs. L&#8217;\u00e9criture (&#8230;) cr\u00e9ole ne doit plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme mineure. Elle est AUTRE.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Dans cette analyse o\u00f9 il cherche \u00e0 nouveau \u00e0 faire l&#8217;<em>\u00e9loge de la cr\u00e9olit\u00e9<\/em>, Bernab\u00e9 (1993) offre une bonne illustration d&#8217;un discours id\u00e9ologique r\u00e9ducteur et d&#8217;un usage carr\u00e9ment abusif du concept de diglossie. Tout en essayant de m\u00e9nager la <em>n\u00e9gritude<\/em> de l&#8217;anc\u00eatre Aim\u00e9 C\u00e9saire, de ne pas faire totalement l&#8217;impasse sur <em>l&#8217;antillanit\u00e9<\/em> d&#8217;\u00c9douard Glissant (concept, et non mouvement, mais tout au plus transitoire, souligne-t-il), Bernab\u00e9 est d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 montrer que la <em>cr\u00e9olit\u00e9<\/em> est sup\u00e9rieure \u00e0 tout autre concept ou mouvement pour &#8220;g\u00e9rer la diglossie native de nos soci\u00e9t\u00e9s&#8221; (29). Il nous faut &#8220;r\u00e9pondre au d\u00e9fi lanc\u00e9 par la diglossie et ses multiples implications&#8221; (38), lancera-t-il en conclusion.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 la cr\u00e9olit\u00e9, inscrite dans la filiation de la n\u00e9gritude et de l&#8217;antillanit\u00e9, que revenait de chercher \u00e0 assumer la r\u00e9alit\u00e9 antillaise dans sa globalit\u00e9 et sa complexit\u00e9 (35).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Et bien entendu, s&#8217;il y a cr\u00e9olit\u00e9 il y a eu cr\u00e9olisation, ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9affirm\u00e9 universel:<\/p>\n<p><\/p>\n<p>la cr\u00e9olit\u00e9 (&#8230;), comme concept et comme mouvement, entend non seulement formuler le v\u00e9cu antillais sur le mode de la d\u00e9sali\u00e9nation et de la r\u00e9appropriation, mais encore int\u00e9grer \u00e0 sa dynamique la logique profonde qui a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9olisation, ph\u00e9nom\u00e8ne universel &#8230; (29).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>De nombreux clich\u00e9s et st\u00e9r\u00e9otypes r\u00e9ducteurs sur le cr\u00e9ole sont sous-jacents (peut-\u00eatre \u00e0 l&#8217;insu de l&#8217;auteur?) \u00e0 la th\u00e9orie sociolitt\u00e9raire de Bernab\u00e9. Ainsi, parlant de l&#8217;\u00e9poque de la colonisation et de l&#8217;esclavage, Bernab\u00e9 affirme:<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Certes, le cr\u00e9ole est une construction anthropologique imputable tant aux <em>ma\u00eetres<\/em> qu&#8217;aux <em>esclaves<\/em> qui l&#8217;utilisent de concert comme m\u00e9dium de communication, mais tandis que <em>le colon disposait de deux langues<\/em> (le fran\u00e7ais et le cr\u00e9ole); <em>l&#8217;esclave<\/em>, lui, ne disposait que d&#8217;<em>une seule<\/em> (le cr\u00e9ole) pour accomplir l&#8217;investissement fonctionnel et symbolique lui permettant <em>d&#8217;exister comme homme<\/em> au sein d&#8217;une communaut\u00e9 de sorte que le cr\u00e9ole, <em>malgr\u00e9 ses origines mixtes<\/em>, va, sur le plan sociosymbolique, se charger des valeurs li\u00e9es \u00e0 la r\u00e9volte, la r\u00e9sistance, la provocation, le d\u00e9fi, la subversion, <em>mais aussi<\/em> \u00e0 l&#8217;identit\u00e9, \u00e0 l&#8217;authenticit\u00e9 (28) [c&#8217;est moi qui souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Mais qui \u00e9taient donc ces <em>ma\u00eetres<\/em> et ce <em>colon<\/em>? Parmi les st\u00e9r\u00e9otypes les plus courants au sujet de l&#8217;\u00e9poque coloniale persiste celui qui veut qu&#8217;on trouvait dans les \u00eeles deux cat\u00e9gories bien distinctes d&#8217;individus: des ma\u00eetres et des esclaves. Le premier groupe parlait le fran\u00e7ais (on fait fi en g\u00e9n\u00e9ral de pr\u00e9ciser quelle vari\u00e9t\u00e9, pr\u00e9f\u00e9rant laisser croire qu&#8217;il devait s&#8217;agir d&#8217;une sorte de fran\u00e7ais standard, le fran\u00e7ais des classiques!), le second groupe t\u00e2chait tant bien que mal de baragouiner une sorte de pidgin africo-cara\u00efb\u00e9no-francien qui allait devenir plus tard le cr\u00e9ole. <em>Le colon<\/em>, laisse soup\u00e7onner Bernab\u00e9, aurait lui eu la gr\u00e2ce linguistique d&#8217;apprendre une langue seconde alors que <em>l&#8217;esclave<\/em>, somm\u00e9 <em>d&#8217;exister comme homme<\/em>, n&#8217;aurait su en apprendre qu&#8217;une seule et oublier toutes celles qu&#8217;il connaissait, lui le polyglotte africain. Dans les faits, on peut affirmer qu&#8217;une infime proportion de la population (variable d&#8217;une &#8220;\u00eele&#8221; \u00e0 l&#8217;autre), autant blanche que noire, qui poss\u00e9dait \u00e0 la fois une comp\u00e9tence du fran\u00e7ais et du cr\u00e9ole a eu \u00e0 vivre le choix diglossique (Chaudenson 1992b), le reste de la population s&#8217;exprimant dans une vari\u00e9t\u00e9 de koin\u00ea de fran\u00e7ais populaire et dialectal du 17e si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Parmi d&#8217;autres st\u00e9r\u00e9otypes sur la langue v\u00e9hicul\u00e9s dans Bernab\u00e9 (1993), on trouve:<\/p>\n<p><\/p>\n<p>dans une situation de type diglossique, quand le conflit entre ces langues est maximal (comme c&#8217;est le cas en Ha\u00efti) &#8230; (32)<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Depuis Ferguson (1959), Ha\u00efti est l&#8217;un des exemples classiques d&#8217;une pr\u00e9tendue situation diglossique. Rien ne peut \u00eatre plus virtuel quand on sait qu&#8217;\u00e0 peine plus ou moins 5% de la population peut s&#8217;exprimer dans une autre vari\u00e9t\u00e9 linguistique que le cr\u00e9ole. Pour \u00eatre diglotte, il faut au moins \u00eatre bilingue, sinon cette notion ne veut plus rien dire. Pourquoi veut-on voir un conflit de langues en Ha\u00efti, et qui plus est, <em>maximal<\/em>? Pour alimenter l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un conflit entre groupes ethniques? Il y a bien des conflits en Ha\u00efti, mais certainement pas de langues. Incidemment, cette id\u00e9e de conflit entre le cr\u00e9ole et le fran\u00e7ais en Ha\u00efti est \u00e9galement entretenue par Laroche (1993) qui y voit une situation de &#8220;diglossie nationale&#8221;<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p>&#8220;On voit mal que le cr\u00e9ole soit mis dans la bouche d&#8217;un haut fonctionnaire dans l&#8217;exercice de ses fonctions&#8221;, poursuit Bernab\u00e9 (32). C&#8217;est sans doute le cas en Martinique, mais ce ne peut \u00eatre le cas en Ha\u00efti o\u00f9 le cr\u00e9ole est l&#8217;une des deux langues nationales et o\u00f9 le Pr\u00e9sident Aristide lui-m\u00eame s&#8217;adresse \u00e0 son peuple en cr\u00e9ole. Les DOM-TOM antillais sont pogn\u00e9s avec une M\u00e9tropole, Ha\u00efti non. Les conflits de langues, s&#8217;ils existent vraiment en dehors de l&#8217;imagination des langagiers, c&#8217;est en Martinique et en Guadeloupe qu&#8217;on les trouve, non en Ha\u00efti. Et les conflits de langues qu&#8217;imaginent les langagiers, ils ne se per\u00e7oivent ni se vivent dans la population g\u00e9n\u00e9rale, ce sont des conflits de langues entre les langagiers eux-m\u00eames, des chicanes d&#8217;intellectuels. En t\u00e9moignent les citations qui suivent:<\/p>\n<p><\/p>\n<p>l&#8217;emploi &#8212; exigeant et difficile, il est vrai &#8212; du cr\u00e9ole comme langue romanesque (37)<\/p>\n<p>le cr\u00e9ole n&#8217;ayant pas acquis une maturit\u00e9 narrative que Chamoiseau se sente en mesure d&#8217;exploiter (35).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Comme autre clich\u00e9, assez extravagant celui-l\u00e0, Bernab\u00e9 affirme en parlant de l&#8217;usage du fran\u00e7ais et du cr\u00e9ole dans la litt\u00e9rature antillaise:<\/p>\n<p><\/p>\n<p>qui peut le plus peut le moins [fran\u00e7ais] (&#8230;) Qui peut le moins ne peut pas n\u00e9cessairement le plus [cr\u00e9ole] (32).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Dit clairement, cela signifie qu&#8217;on peut se permettre en litt\u00e9rature de repr\u00e9senter un cr\u00e9ole <em>r\u00e9el<\/em> en fran\u00e7ais <em>fictif<\/em>, mais l&#8217;inverse,<\/p>\n<p><\/p>\n<p>faire jouer au cr\u00e9ole le r\u00f4le de langue procurative (pour le r\u00e9cit comme pour le discours) (&#8230;) risquerait de confiner \u00e0 une v\u00e9ritable distortion du r\u00e9el extra-romanesque, <em>sauf \u00e0 restreindre l&#8217;univers romanesque \u00e0 un milieu essentiellement paysan<\/em>(32).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Je ne tiens pas \u00e0 poursuivre syst\u00e9matiquement les d\u00e9choucailles des \u00e9loges rendus par Bernab\u00e9 \u00e0 son mod\u00e8le diglossique de la cr\u00e9olit\u00e9, ce travail \u00e9tant en cours ailleurs (Fournier, \u00e0 para\u00eetre), je donnerai cependant ici les extraits les plus significatifs qui fondent sa th\u00e9orie dont l&#8217;\u00e9pine dorsale est le concept de diglossie.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>D\u00e9sormais, entre 1640 et 1650, sph\u00e8re linguistique cr\u00e9ole et sph\u00e8re linguistique fran\u00e7aise ne cesseront de cohabiter selon des r\u00e8gles \u00e9cosyst\u00e9miques (&#8230;) au terme desquelles s&#8217;organise une r\u00e9partition des codes <em>que la terminologie en vigueur qualifie de diglossie<\/em>. Le partage qui pr\u00e9side \u00e0 cette cohabitation est purement fonctionnel, mais il produit des effets de sens qui l&#8217;inscrivent dans une axiologie et une symbolique sociale polaris\u00e9es par les notions de \u00absup\u00e9rieur\u00bb et d&#8217;\u00abinf\u00e9rieur\u00bb. (&#8230;)<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Le caract\u00e8re spatial de cette axiologie ne ressortit pas \u00e0 la seule <em>initiative terminologique des linguistes attach\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9tude de la diglossie<\/em>; il constitue \u00e9galement le r\u00e9sultat d&#8217;une int\u00e9riorisation, par les locuteurs concern\u00e9s, des sch\u00e8mes op\u00e9rant dans la soci\u00e9t\u00e9 coloniale. Le fran\u00e7ais est la langue prestigieuse, re\u00e7ue comme porteuse de haute culture, le cr\u00e9ole langue minor\u00e9e est assimil\u00e9 \u00e0 la pauvret\u00e9, voire \u00e0 l&#8217;indigence (29-30) [je souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>(&#8230;) il est des situations o\u00f9 la langue peut \u00eatre autor\u00e9f\u00e9rente et autor\u00e9f\u00e9rentiaire, comme c&#8217;est le cas dans les situations de diglossie o\u00f9 l&#8217;usage de telle ou telle langue n&#8217;est jamais neutre. <em>Il appara\u00eet alors que seule une situation sociolinguistique de type de celle induite par la diglossie peut amener \u00e0 une conscience plus saine et plus juste non seulement de la composante langagi\u00e8re dans les proc\u00e9dures r\u00e9alistes<\/em> (l&#8217;effet de r\u00e9el, le contrat de r\u00e9el), <em>mais encore du caract\u00e8re autor\u00e9f\u00e9rentiel et autor\u00e9f\u00e9rentiaire de la langue<\/em>. En d&#8217;autres termes, l&#8217;opposition fran\u00e7ais \/ cr\u00e9ole est d&#8217;une autre nature sociolinguistique que l&#8217;opposition langue bourgeoise \/ langue populaire. Cela tient au fait que, en situation de diglossie, la langue est tout \u00e0 la fois vecteur et r\u00e9v\u00e9lateur des conflits de classe, quelle que soit la mani\u00e8re que le conflit linguistique lui-m\u00eame est g\u00e9r\u00e9 (31) [je souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>(&#8230;) l&#8217;espace sociolinguistique de la diglossie est un <em>espace vectoriel<\/em> dont l&#8217;orientation n&#8217;est pas <em>r\u00e9versible<\/em>. Cette seule constation indique, \u00e0 l&#8217;\u00e9vidence, que les enjeux linguistiques et sociolinguistiques de l&#8217;espace litt\u00e9raire antillais sont d&#8217;une sp\u00e9cificit\u00e9 qui ne peut qu&#8217;interpeller l&#8217;observateur. Cette donn\u00e9e fonde, entre toutes, <em>le concept de diglossie litt\u00e9raire comme concept op\u00e9ratoire<\/em> ouvrant \u00e0 une investigation critique r\u00e9nov\u00e9e de la litt\u00e9rature antillaise (32-33) [je souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>\u00c0 cela, que faudrait-il ajouter? Que Bernab\u00e9 perp\u00e9tue une vision sociolinguistique simpliste, d\u00e9su\u00e8te, que depuis Labov au moins on essaie de rel\u00e9guer aux oubliettes?<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;occasion de l&#8217;analyse de la n\u00e9gritude c\u00e9sairienne, on pourra lire:<\/p>\n<p><\/p>\n<p>les n\u00e9cessit\u00e9s biologiques qui conditionnent et accompagnent un cri sont telles que la langue cr\u00e9ole, non encore coul\u00e9e dans un moule litt\u00e9raire ne pouvait pas en \u00eatre le vecteur. (&#8230;) Ne pouvant acc\u00e9der aux langues africaines (qui eussent, seules, pu \u00eatre les sym\u00e9triques de la langue fran\u00e7aise, le cr\u00e9ole, v\u00e9ritable pis-aller &#8230; (34).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;\u00e9gard de Glissant, il aura cette appr\u00e9ciation de l&#8217;usage de la langue:<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Une langue fran\u00e7aise redevable \u00e0 la rh\u00e9torique antillaise profonde plus qu&#8217;au champ des interf\u00e9rences syntaxiques ou lexicales fait de la prose de Glissant un outil de recherche original en constante subversion par rapport au fran\u00e7ais et <em>en perp\u00e9tuelle m\u00e9fiance vis-\u00e0-vis des s\u00e9ductions faciles du cr\u00e9ole<\/em> (29).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Pour Chamoiseau, il commentera:<\/p>\n<p><\/p>\n<p>L&#8217;originalit\u00e9 de Chamoiseau est (&#8230;) de proc\u00e9der \u00e0 une f\u00e9condation du fran\u00e7ais par le cr\u00e9ole (&#8230;). Il s&#8217;agit l\u00e0 d&#8217;un recours scriptural qui s&#8217;inscrit dans une prise en compte des deux p\u00f4les de la diglossie (35).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Mais c&#8217;est enfin par Confiant qu&#8217;il pourra livrer sa vision de la cr\u00e9ologen\u00e8se et proc\u00e9der \u00e0 un dernier \u00e9loge.<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Chez Confiant, au cr\u00e9olisme objectif est associ\u00e9 un cr\u00e9olisme fictif fond\u00e9 sur une reconstruction, <em>gr\u00e2ce aux ressources de l&#8217;ancien fran\u00e7ais,<\/em> d&#8217;un cr\u00e9ole donn\u00e9 comme authentique, mais puisant en fait sa s\u00e8ve <em>dans le seul artifice de l&#8217;\u00e9criture<\/em>. (&#8230;)<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Par cette d\u00e9marche, Confiant entend \u00e0 travers son imaginaire langagier remonter <em>aux sources historiques non seulement du cr\u00e9ole mais encore du processus de cr\u00e9olisation<\/em> <em>tel qu&#8217;il s&#8217;origine \u00e9galement dans la langue fran\u00e7aise m\u00e9di\u00e9vale<\/em>. C&#8217;est assez dire que, pour Confiant, la matrice europ\u00e9enne est une ressource non moins importante pour l&#8217;Antillais que la matrice africaine [sic]. Confiant illustre fort bien de la sorte l&#8217;une des d\u00e9finitions de l&#8217;art po\u00e9tique et de la charte de la cr\u00e9olit\u00e9 exprim\u00e9s dans <em>\u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9<\/em> (36) [c&#8217;est moi qui souligne].<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Conclusion: Le transcontinuum<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a><\/p>\n<p>Plut\u00f4t que de chercher dans l&#8217;environnement, dans le contexte socio-culturel et socio-symbolique ce qui f\u00e9conde les deux langues (le fran\u00e7ais et le cr\u00e9ole), l&#8217;approche de Bernab\u00e9<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a> perp\u00e9tue l&#8217;id\u00e9e de deux entit\u00e9s (diglossiques), deux p\u00f4les qui s&#8217;opposent de fa\u00e7on hi\u00e9rarchis\u00e9e dont l&#8217;un est la version basse, appauvrie de l&#8217;autre. Et pourtant, dans toute communaut\u00e9 linguistique, voire m\u00eame dans les situations rares de type &#8220;monoglossique&#8221; (une seule langue sur un territoire), on observe une distribution des usages, des styles, bref des variations diastratiques conditionn\u00e9es symboliquement, sans qu&#8217;il soit n\u00e9cessaire de faire appel \u00e0 pareille dichotomie.<\/p>\n<p>Il faut songer s\u00e9rieusement \u00e0 entonner une fois pour toutes le requiem de la diglossie, de la triglossie, de la t\u00e9traglossie, de la schizoglossie, ou autre concept-glossie, et de cet avatar t\u00eatu, la diglossie litt\u00e9raire. Requiem pour la diglossie en Cr\u00e9olophonie comme en Francophonie! Requiem \u00e9galement pour les glossies \u00e0 gradients!<\/p>\n<p>Le concept de transcontinuum permet de d\u00e9passer celui, traditionnel et courant, de continuum dans une vision globale, historique, socio-g\u00e9opolitique, des rapports entre langues et cultures. Retenons aux fins de la pr\u00e9sente discussion quelques \u00e9l\u00e9ments qui permettent de d\u00e9finir le transcontinuum (Berrou\u00ebt-Oriol &amp; Fournier 1992): (1) mouvement migratoire et irrigatoire constant entre des vari\u00e9t\u00e9s linguistiques en contact vertical et les locuteurs de ces vari\u00e9t\u00e9s, travers\u00e9s par un fonds linguistique et historique communs; (2) mouvement giratoire entre deux p\u00f4les d&#8217;un m\u00eame habitat socio-linguistique; (3) convivialit\u00e9 et non-hi\u00e9rarchisation dans les rapports entre langues et cultures d&#8217;un m\u00eame habitat sociolinguistique, garants de l&#8217;historicit\u00e9 et de l&#8217;\u00e9mergence de m\u00e9moires ethno-linguistiques et ethno-culturelles m\u00e9tisses.<\/p>\n<p>Alors m\u00eame qu&#8217;il serait illusoire et vain de gommer, &#8220;d&#8217;oublier&#8221; que nombre de traits distinctifs de la Cr\u00e9olophonie comme de la Francophonie ressortent de l&#8217;\u00e9conomie coloniale et post-coloniale, il nous est apparu capital d&#8217;en arpenter l&#8217;envers, subversif et d\u00e9rangeant, du point de vue du transcontinuum. Notre vision (Berrou\u00ebt-Oriol &amp; Fournier 1992) d\u00e9fend le risque de traquer l&#8217;inavou\u00e9, les non-dits des m\u00e9moires cr\u00e9olophones et francophones en cours de formation aux 17e-18e si\u00e8cles. \u00c0 l&#8217;int\u00e9rieur m\u00eame des structures sociales et administratives des colonies (commerce, \u00e9conomie de plantation, politique de peuplement, langues et cultures en contact, etc.), g\u00e9r\u00e9es au travers d&#8217;une violence \u00e9tatique syst\u00e9matique, les n\u00e9cessit\u00e9s de la communication sociale ont progressivement tiss\u00e9 des zones interlectales, des p\u00f4les de contacts conviviaux, des lieux d&#8217;irrigation transculturelle, entre sujets parlants d&#8217;horizons divers (petits blancs et mul\u00e2tres, affranchis et esclaves, colons, etc.). Ces zones, p\u00f4les et lieux, en subvertissant, pi\u00e9geant et marronnant les structures coloniales, ont permis l&#8217;\u00e9mergence entre sujets parlants de rapports de convivialit\u00e9, au d\u00e9part certes minoritaires, travaill\u00e9s par la contiguit\u00e9 de vari\u00e9t\u00e9s vernaculaires de fran\u00e7ais et de langues africaines. Aujourd&#8217;hui, la Mazurka antillaise, toute ironique dans son \u00e9l\u00e9gance, est un bon exemple de pratique culturelle europ\u00e9enne r\u00e9appropri\u00e9e attestant de multiples bris d&#8217;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9, un espace s\u00e9culaire de contacts conviviaux progressifs \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur duquel tout mim\u00e9tisme originel a fait place au proc\u00e8s de naturalisation. Ainsi,<\/p>\n<p><\/p>\n<p>la Cara\u00efbe offre l&#8217;exemple d&#8217;un creuset o\u00f9 l&#8217;on trouve des \u00e9l\u00e9ments beaucoup plus \u00e9vidents de l&#8217;interculturalit\u00e9. Cette r\u00e9gion a en effet \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d&#8217;un processus de rupture historique entre les ethnies et leurs cultures, le th\u00e9\u00e2tre \u00e9galement d&#8217;un ph\u00e9nom\u00e8ne de mutation d&#8217;identit\u00e9 (&#8230;). Aux Cara\u00efbes, \u00e0 la limite, l&#8217;extr\u00eame puret\u00e9, l&#8217;extr\u00eame sant\u00e9 de la culture nous est donn\u00e9e dans et par le m\u00e9tissage des divers apports qui ont form\u00e9 la sensibilit\u00e9 et la raison des peuples de la r\u00e9gion (Depestre 1984:61).<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Les idiolectes en situation de contact vertical s&#8217;interp\u00e9n\u00e8trent, s&#8217;irriguent\u00a0 &#8211; \u00e0 l&#8217;instar des cultures d&#8217;alors &#8211;\u00a0 et, dans leurs activit\u00e9s de communication, de d\u00e9nomination, contribuent \u00e0 &#8220;normaliser&#8221; deux syst\u00e8mes linguistiques h\u00e9r\u00e9ditairement apparent\u00e9s: le fran\u00e7ais et le cr\u00e9ole (Wittmann &amp; Fournier 1982, 1983; Fournier 1987). Et comme le souligne Depestre (64), &#8220;il n&#8217;y a pas de hiatus grave, profond, irr\u00e9versible entre le cr\u00e9ole et le fran\u00e7ais. Comme le fran\u00e7ais, le cr\u00e9ole est une langue romane; par fran\u00e7ais interpos\u00e9 il vient du latin&#8221; (cf. Fournier 1993). Convivialit\u00e9 donc, aux 17e-18e si\u00e8cles, entre vari\u00e9t\u00e9s linguistiques qui partagent dans une tr\u00e8s large mesure des assises grammaticales et un fonds lexical communs, mais qui, surtout, sont appel\u00e9s \u00e0 devenir le liant d&#8217;un m\u00eame habitat francophone et cr\u00e9olophone.<\/p>\n<p>Convivialit\u00e9 aussi parce que la vision bi-polaire dominant\/domin\u00e9 ne peut \u00e0 elle seule rendre compte de la complexit\u00e9 des rapports socio-historiques en cause, comme elle ne peut, singuli\u00e8rement, rendre compte du non-dit, de l&#8217;in\u00e9dit des zones de contacts, d&#8217;interf\u00e9rences, d&#8217;\u00e9changes, de copulation, qui subvertissent la Loi tout en alimentant ce qui deviendra des soci\u00e9t\u00e9s et des m\u00e9moires culturellement m\u00e9tiss\u00e9es. Posture subversive et subjugante de la convivialit\u00e9, qui donne \u00e0 voir le transcontinuum comme &#8220;mouvement du donner et du recevoir&#8221;, humus-annonce de la transculture: la cr\u00e9olophonie et la francophonie am\u00e9ricaines s&#8217;irriguant mutuellement.<\/p>\n<p>\u00c0 postuler l&#8217;existence d&#8217;un m\u00eame habitat linguistique pour la Cr\u00e9olophonie et la Francophonie (am\u00e9ricaines), il importe de prendre en compte que, \u00e0 travers l&#8217;histoire de cette aire, la Cr\u00e9olophonie a toujours \u00e9t\u00e9 li\u00e9e au d\u00e9veloppement de la Francophonie, et vice versa, et que la Francophonie et la Cr\u00e9olophonie am\u00e9ricaines ont en commun une personnalit\u00e9 historique distincte, en grande partie parce que leurs liens socio-culturels ont toujours inform\u00e9 leurs m\u00e9moires communes. Aujourd&#8217;hui, dans l&#8217;aire am\u00e9ricaine de ce grand habitat linguistique, la Cr\u00e9olophonie est l&#8217;une des conditions essentielles au maintien et \u00e0 la consolidation de la Francophonie nord-am\u00e9ricaine, et vice versa.<\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>Cr\u00e9olophonie et Francophonie Nord-Sud Sud-Nord: \u00e0 d\u00e9coder, dans les r\u00e9gions francophones du Canada, en particulier au Qu\u00e9bec. L&#8217;histoire r\u00e9cente du peuplement de ces r\u00e9gions t\u00e9moigne d&#8217;une constante &#8211; plus fortement identifiable d&#8217;ailleurs au Qu\u00e9bec urbain: la Cr\u00e9olophonie du Sud irrigue de mani\u00e8re significative la Francophonie du Nord. Elle &#8220;brouille les cartes&#8221; des donn\u00e9es mono-ethniques, mono-culturelles, informe et agit sur la culture dite &#8220;dominante&#8221; francophone d\u00e9sormais soumise \u00e0 des tensions centrip\u00e8tes, \u00e9clat\u00e9e dans son affirmation et plus que jamais minoritaire, minor\u00e9e, accul\u00e9e \u00e0 se (re)d\u00e9finir en int\u00e9grant de nombreuses m\u00e9moires culturelles du Sud.<\/p>\n<p>Alors m\u00eame que la Cr\u00e9olophonie et la Francophonie du Sud ont toujours \u00e9t\u00e9 le lieu de rapports Nord-Sud Sud-Nord, l&#8217;histoire contemporaine de la Francophonie nord-am\u00e9ricaine emprunte d\u00e9sormais le m\u00eame itin\u00e9raire. Le Qu\u00e9bec, qui en est l&#8217;exemple le plus \u00e9vident, int\u00e8gre depuis une bonne vingtaine d&#8217;ann\u00e9es environ quarante m\u00e9moires culturelles, la plupart en provenance du Sud, dans une formidable dynamique d&#8217;am\u00e9nagement linguistique dont l&#8217;un des effets &#8211; sans doute inattendu &#8211; est l&#8217;\u00e9mergence de la <em>transculture<\/em> (Nepveu 1989) dans les r\u00e9gions urbaines.<\/p>\n<p>Dans le Qu\u00e9bec urbain contemporain, toujours travers\u00e9 par un fort courant nationaliste mono-identitaire, &#8220;pure laine&#8221;, vou\u00e9 corps, biens et \u00e2mes \u00e0 la fondation de l&#8217;\u00c9tat-Nation, nous assistons \u00e0 un repositionnement des donn\u00e9es socio-culturelles pr\u00e9cis\u00e9ment inscrit dans la dynamique du transcontinuum: maintien des traits distinctifs de la culture francophone (dite &#8220;dominante&#8221;); minorisation continue de cette culture en contexte anglo-saxon; irrigation de cette culture francophone par les m\u00e9moires du Sud &#8211; cr\u00e9olophone notamment &#8211; qui, \u00e0 leur tour sont irrigu\u00e9es par la culture francophone qu\u00e9b\u00e9coise; n\u00e9cessit\u00e9 pour cette culture francophone qu\u00e9b\u00e9coise d&#8217;assurer sa survie, son \u00e9panouissement, en misant sur l&#8217;apport et dans la plupart des cas sur la francisation des sujets migrants provenant pour l&#8217;essentiel du Sud.<\/p>\n<p>Davantage que les autres r\u00e9gions francophones du Canada, le Qu\u00e9bec urbain contemporain est le lieu du m\u00e9tissage culturel, de la transculture, qui interpellent aujourd&#8217;hui le penser et l&#8217;agir de l&#8217;\u00e9ducation, des m\u00e9dias, de la musique, etc. M\u00e9tissage, transculture qui, au rendez-vous convivial du donner et du recevoir, contribuent \u00e0 l&#8217;\u00e9rosion, sinon \u00e0 l&#8217;\u00e9clatement des mono-identit\u00e9s et des pratiques culturelles qu&#8217;elles alimentent.<\/p>\n<p>Au p\u00e9rim\u00e8tre des liens entre Cr\u00e9olophonie et Francophonie, la <em>dynamique du transcontinuum<\/em> t\u00e9moigne de rapports encore m\u00e9connus entre le cr\u00e9ole et le fran\u00e7ais. Loin du pseudo &#8220;mal diglottique&#8221;, des vari\u00e9t\u00e9s linguistiques conviviales continuent de coexister et d&#8217;habiter l&#8217;imaginaire des sujets parlants, de s&#8217;irriguer mutuellement, de nommer, d\u00e9nommer, r\u00eaver, subvertir, contester les m\u00eames r\u00e9alit\u00e9s, et de produire des oeuvres de fiction en fran\u00e7ais <em>et<\/em> en cr\u00e9ole, dans la dynamique du transcontinuum (Berrou\u00ebt-Oriol &amp; Fournier 1992).<\/p>\n<p><\/p>\n<p><\/p>\n<p>BIBLIOGRAPHIE<\/p>\n<p><\/p>\n<p>Baudot, Alain. 1993. Bibliographie annot\u00e9e d&#8217;\u00c9douard Glissant. Toronto: GREF.<\/p>\n<p>Bernab\u00e9, Jean. 1978. Contribution \u00e0 l&#8217;\u00e9tude de la diglossie litt\u00e9raire: le cas de Pluie et vent sur T\u00e9lum\u00e9e Miracle. Textes, \u00e9tudes et documents. Revue du GEREC 2.<\/p>\n<p>Bernab\u00e9, Jean. 1983. Grammaire basilectale approch\u00e9e des cr\u00e9oles guadeloup\u00e9en et martiniquais. Paris: L&#8217;Harmattan.<\/p>\n<p>Bernab\u00e9, Jean. 1993. De la n\u00e9gritude \u00e0 la cr\u00e9olit\u00e9: \u00e9l\u00e9ments pour une approche compar\u00e9e. \u00c9tudes fran\u00e7aises 28.2-3:23-38.<\/p>\n<p>Bernab\u00e9, Jean, Patrick Chamoiseau &amp; Rapha\u00ebl Confiant. 1989. \u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9. Paris: Gallimard; [1990]. In praise of Creoleness. Callaloo 13; [1993]. \u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9. In praise of Creoleness. Paris: Gallimard. (Les citations dans le texte renvoient \u00e0 la version de 1993).<\/p>\n<p>Berrou\u00ebt-Oriol, Robert. 1987. Frank\u00e9tienne, aux parapets de la folie et du lyrisme baroque. D\u00e9rives 53-54:15-34.<\/p>\n<p>Berrou\u00ebt-Oriol, Robert &amp; Robert Fournier. 1992. Cr\u00e9olophonie et francophonie nord-sud: transcontinuum. Revue canadienne des \u00e9tudes latino-am\u00e9ricaines et cara\u00efbes 17.34:13-25.<\/p>\n<p>Chamoiseau, Patrick &amp; Rapha\u00ebl Confiant. 1991. Lettres cr\u00e9oles. Trac\u00e9es antillaises et continentales de la litt\u00e9rature 1635-1975. Paris: Hatier.<\/p>\n<p>Chaudenson, Robert. 1992a. Les langues cr\u00e9oles. La Recherche 248: 1248-1256.<\/p>\n<p>Chaudenson, Robert. 1992b. Des \u00eeles, des hommes, des langues. Essai sur la cr\u00e9olisation linguistique et culturelle. Paris: L&#8217;Harmattan.<\/p>\n<p>Dahomay, Jacky. 1989. Habiter la cr\u00e9olit\u00e9 ou le heurt de l&#8217;universel. Chemins Critiques 1.3:109-133.<\/p>\n<p>Dejean, Yves. 1979. Nouveau voyage en diglossie. Brooklyn, ron\u00e9ot\u00e9, 25 p.<\/p>\n<p>Depestre, Ren\u00e9. 1984. Les aspects cr\u00e9ateurs du m\u00e9tissage culturel aux Antilles. Notre Librairie Cara\u00efbes II.74:61-65.<\/p>\n<p>Ferguson, Charles. 1959. Diglossia. Word 15:325-340.<\/p>\n<p>Fernandez, Mauro. 1993. A comprehensive bibliography, 1960-1990, and supplements. Library and Information Sources in Linguistics 23. Benjamins.<\/p>\n<p>Fournier, Robert. 1987. Le bioprogramme et les fran\u00e7ais cr\u00e9oles. Th\u00e8se de doctorat, Universit\u00e9 de Sherbrooke.<\/p>\n<p>Fournier, Robert. 1993. Le cr\u00e9ole ha\u00eftien, langue romane. Conference for the Canadian Association for Latin American and Caribbean Studies, Carleton University, Ottawa, 21-24 oct.<\/p>\n<p>Fournier, Robert. (\u00e0 para\u00eetre). Questions de cr\u00e9olit\u00e9. Pierre Laurette, dir., Po\u00e9tiques des litt\u00e9ratures francophones des Am\u00e9riques.<\/p>\n<p>Gauvin, Lise. 1993. L&#8217;imaginaire des langues. Entretien avec \u00c9douard Glissant. \u00c9tudes fran\u00e7aises 28.2-3:11-22.<\/p>\n<p>Glissant, \u00c9douard. 1990. Po\u00e9tique de la relation. Paris: Gallimard.<\/p>\n<p>Hassoun, Jacques &amp; Abdelkebir Khatibi. 1985. Le m\u00eame livre. Paris: \u00c9dition de l&#8217;\u00c9clat.<\/p>\n<p>Jardel, Jean-Pierre. 1979. De quelques usages des concepts de bilinguisme et de diglossie. P. Wald et G. Manessy (dirs), Plurilinguisme: normes, situations, strat\u00e9gies. Paris: L&#8217;Harmattan.<\/p>\n<p>Lang, George. 1992. <em>Kribich, <\/em>\u00abcribiche\u00bb ou \u00e9crevisse? L&#8217;avenir de <em>L&#8217;\u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9<\/em>. Actes du Colloque Convergences et divergences dans les litt\u00e9ratures francophones. Paris: L&#8217;Harmattan.<\/p>\n<p>Laroche, Maximilien. 1980. La diglossie litt\u00e9raire dans Gouverneurs de la ros\u00e9e: termes de couleur et conflit de langues&#8221;, \u00c9tudes litt\u00e9raires 13.2:263-288.<\/p>\n<p>Laroche, Maximilien 1993. La francophonie: une po\u00e9tique \u00e0 trois dimensions. Colloque La po\u00e9tique, les po\u00e9tiques dans les litt\u00e9ratures francophones des Am\u00e9riques. Carleton University, 22-24 oct.<\/p>\n<p>Mackey, William F. 1989. La gen\u00e8se d&#8217;une typologie de la diglossie. Revue qu\u00e9b\u00e9coise de linguistique th\u00e9orique et appliqu\u00e9e 8.2:11-28.<\/p>\n<p>Nepveu, Pierre. 1989. Qu&#8217;est-ce que la transculture? Paragraphes 2.16-31.<\/p>\n<p>Pompilus, Pradel. 1973. Contribution \u00e0 l&#8217;\u00e9tude compar\u00e9e du cr\u00e9ole et du fran\u00e7ais \u00e0 partir du cr\u00e9ole ha\u00eftien. Phonologie et lexicologie. Port-au-Prince: \u00c9ditions Cara\u00efbes.<\/p>\n<p>Prudent, Lambert F\u00e9lix. 1981. Diglossie et interlecte. Langages 61:13-38.<\/p>\n<p>Wittmann, Henri &amp; Robert Fournier 1982. L&#8217;agglutination nominale en fran\u00e7ais colonial. Revue qu\u00e9b\u00e9coise de linguistique th\u00e9orique et appliqu\u00e9e 2.2:185-209.<\/p>\n<p>Wittmann, Henri &amp; Robert Fournier. 1983. Le cr\u00e9ole, c&#8217;est du fran\u00e7ais, coudon! Revue qu\u00e9b\u00e9coise de linguistique th\u00e9orique et appliqu\u00e9e 3.2:187-202.<\/p>\n<p>Wittmann, Henri. 1973. Le joual c&#8217;est-tu un cr\u00e9ole? La Linguistique 9.2:83-93.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>Je remercie mes coll\u00e8gues R. Berrou\u00ebt-Oriol, J.-P. Tusseau et H. Wittmann pour leurs commentaires sur diff\u00e9rentes versions de ce texte.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>Curieusement, aucune version en cr\u00e9ole n&#8217;existe de ce manifeste.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>Voir en particulier Dahomay 1989, Lang 1992.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a>Le concept d&#8217;<em>Antillanit\u00e9<\/em> est \u00e9galement mis en parall\u00e8le avec ceux de <em>Cr\u00e9olit\u00e9<\/em> et d&#8217;<em>Am\u00e9ricanit\u00e9<\/em>. Il s&#8217;agirait en quelque sorte d&#8217;un concept interm\u00e9diaire, g\u00e9opolitique celui-l\u00e0, qui d\u00e9finirait les territoires antillais qui auraient subi l&#8217;am\u00e9ricanisation mais non la cr\u00e9olisation. Comment cela est-il possible puisqu&#8217;on apprendra plus loin que le second processus englobe le premier? Il y a l\u00e0 un probl\u00e8me \u00e9vident de circularit\u00e9 dans le mod\u00e8le de BCC que je n&#8217;essaierai pas de r\u00e9soudre.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a>L&#8217;usage des majuscules et des minuscules n&#8217;est pas cons\u00e9quent dans ce texte.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a>Voir Chaudenson (1992b) pour une r\u00e9futation \u00e9ventuelle de cette vision des choses: l&#8217;adaptation des noirs au tout d\u00e9but de la p\u00e9riode de colonisation ne s&#8217;est-elle pas fait justement de mani\u00e8re progressive?<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a>Comme les r\u00e9f\u00e9rences de Glissant sont toujours un peu vagues, quand elles existent, on soup\u00e7onne qu&#8217;il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 <em>\u00c9loge<\/em> (avec &#8220;oubli&#8221; de nommer Bernab\u00e9) puisque <em>Lettres cr\u00e9oles<\/em> de Chamoiseau &amp; Confiant est paru une ann\u00e9e plus tard.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a>Ceux qui ne connaissent pas encore Glissant pourront juger de la port\u00e9e de ses paroles et de l&#8217;\u00e9coute qu&#8217;il suscite en consultant la bibliographie de 762 pages recueillie sur lui par Baudot (1993).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a>On n&#8217;en est pas au bout des contradictions. On avait pourtant not\u00e9 plus t\u00f4t (83) que le cr\u00e9ole, langue de compromis, renvoyait \u00e0 la multiplicit\u00e9 des langues europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a>Des deux, c&#8217;est probablement Confiant qui est le plus ardent d\u00e9fenseur de la langue cr\u00e9ole, ayant lui-m\u00eame \u00e9crit plusieurs romans, nouvelles et po\u00e9sies en cr\u00e9ole.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a>On aurait ainsi une diglossie nationale \u00e0 l&#8217;ha\u00eftienne (Laroche) comme on trouve un bilinguisme \u00e9tatique \u00e0 la canadienne.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a>La pr\u00e9sente conclusion r\u00e9sume l&#8217;essentiel de ce qui est d\u00e9velopp\u00e9 dans Berrou\u00ebt-Oriol &amp; Fournier (1992) sur l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un transcontinuum.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a>Il n&#8217;est pas le seul. Maximilien Laroche, notamment, a une position sur les questions de langue toute proche de celle de Bernab\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;AVALASSE CR\u00c9OLIT\u00c9 ET BROUILLARD DIGLOTTIQUE: LES D\u00c9CHOUCAILLES DES \u00c9LOGES[1] Robert Fournier Universit\u00e9 Carleton Dans une brochure touristique vantant comme il se doit les beaut\u00e9s de &#8220;ce coin de France Tropicale&#8221;, distribu\u00e9e par l&#8217;Office D\u00e9partemental du Tourisme de la Martinique aux congressistes venus \u00e9changer sur les \u00e9tudes francophones dans le monde (CIEF 1990), on pouvait lire [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_relevanssi_hide_post":"","_relevanssi_hide_content":"","_relevanssi_pin_for_all":"","_relevanssi_pin_keywords":"","_relevanssi_unpin_keywords":"","_relevanssi_related_keywords":"","_relevanssi_related_include_ids":"","_relevanssi_related_exclude_ids":"","_relevanssi_related_no_append":"","_relevanssi_related_not_related":"","_relevanssi_related_posts":"","_relevanssi_noindex_reason":"","_mi_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":"","_links_to":"","_links_to_target":""},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v21.2 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>L&#039;avalasse Cr\u00e9olit\u00e9 Et Brouillard Diglottique: Les D\u00e9choucailles Des \u00c9loges - Essais Linguistiques<\/title>\n<meta name=\"description\" content=\"L&#039;AVALASSE CR\u00c9OLIT\u00c9 ET BROUILLARD DIGLOTTIQUE: LES D\u00c9CHOUCAILLES DES \u00c9LOGES &nbsp; 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